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Exposition
Venus de la France depuis les années 1600, les Acadiens occupent
de nos jours les Provinces maritimes du Canada et comptent pour plus de
30 % de la population du Nouveau-Brunswick. Plus ancien peuple francophone
du pays, l’histoire des Acadiens qui débute à l’île
Sainte-Croix en 1604 est surtout marquée par la période
de leur déportation (1755 à 1763). Bien entendu, leurs mœurs
et coutumes y occupent aussi une place importante puisque, pendant des
siècles, une manière de vivre particulière leur a
permis de préserver des traits importants de la culture de leurs
ancêtres Poitevins, Bretons, etc.
Après avoir été chassés de leurs anciennes
terres de la Nouvelle-Écosse et du sud du Nouveau-Brunswick actuel,
les Acadiens qui échappent au Grand Dérangement et ceux
qui reviennent plus tard de leur exil après 1764 partent à
la recherche d’un nouveau coin de pays. C’est alors sur le
littoral de la baie des Chaleurs que plusieurs d’entre eux fondent
leur nouveau foyer et inaugurent les débuts d’une nouvelle
colonisation; d’une nouvelle Acadie.
Tout près de Caraquet, au nord-est du Nouveau-Brunswick, existe
à l’écart de notre vie moderne un site historique
des plus authentiques : le Village Historique Acadien. Dans un décor
formé de plusieurs bâtiments originaux et par une interprétation
soucieuse de la fidélité historique, les interprètes
de ce musée vivant nous présentent en détail la vie
quotidienne dans cette nouvelle Acadie entre la fin des années
1700 et le début des années 1900. À l’exemple
de cette institution, ce musée virtuel – agrémenté
d’une utilisation judicieuse d’images et de clips multimédias
– se veut un outil au service de notre mémoire collective
pour préserver le souvenir de cette époque pionnière.
Quelques dates importantes en Acadie du Nouveau-Brunswick
1604 : Établissement d’une colonie sur l’île
Sainte-Croix (frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick). Marque
la fondation de l’Acadie par Pierre du Gua, sieur de Monts, et Samuel
de Champlain.
1605 : Fondation de Port-Royal, premier établissement permanent
en Acadie.
1632 : Isaac de Razilly entreprend la colonisation de l’Acadie avec
un contingent de 70 colons.
1713 : Traité d’Utrecht qui confirme la cession définitive
de l’Acadie à l’Angleterre après plusieurs guerres
et sa conquête en 1710 aux dépens de la France.
1755 : Début de la Déportation et exil des Acadiens, essentiellement
dans les colonies britanniques américaines. Mesure en vigueur de
facto jusqu’en 1763.
1763 : La France perd définitivement le Canada suite au traité
de Paris. L’Acadie restera donc à jamais britannique…
1784 : Suite à la victoire définitive des colonies américaines
sur l’Angleterre, création de la province du Nouveau-Brunswick
par les Loyalistes britanniques sur le territoire qui est depuis 1764
la Nouvelle-Acadie des Acadiens revenus d’exil.
1848 : Après 64 ans d’attente, élection du premier
député acadien à l’Assemblée législative
du Nouveau-Brunswick, en la personne d’Amand Landry.
1864 : Fondation du Collège St-Joseph à Memramcook, ancêtre
de l’Université de Moncton.
1867 : Parution du Moniteur Acadien, premier journal acadien.
1871 : Début d’une crise scolaire au Nouveau-Brunswick ayant
pour enjeu la sauvegarde de l’enseignement français et religieux
dans les écoles acadiennes et qui connaît son paroxysme par
le décès du jeune Louis Mailloux et d’un jeune milicien
écossais, lors d’une escarmouche à Caraquet en 1875.
1881 : Première Convention nationale des Acadiens à Memramcook
(Nouveau-Brunswick). Le 15 août, jour de l’Assomption, est
alors désigné Fête nationale des Acadiens.
1884 : Deuxième Convention nationale. Cette fois, un drapeau et
un hymne national sont choisis. Ces deux symboles, «l’Ave
Maris Stella» et le tricolore français agrémenté
d’une étoile jaune aux couleurs papales et représentant
la Vierge Marie, soulignent l’attachement des Acadiens à
leur religion.
1955 : Plusieurs activités soulignent le bicentenaire de la Déportation.
1960 : Louis J. Robichaud devient le premier Acadien à être
élu Premier ministre de la province du Nouveau-Brunswick.
1963 : Création de l’Université de Moncton, plus grande
université francophone canadienne à l’extérieur
du Québec.
1969 : Le Nouveau-Brunswick devient la seule province canadienne officiellement
bilingue.
1977 : Première saison d’opération du Village Historique
Acadien.
L’origine de l’Acadie
On peut situer les débuts du terme «Acadie» aux voyages
de Giovanni da Verrazzano qui explore pour le compte du roi de France,
entre 1524 et 1528, une bonne partie de la côte atlantique entre
le fleuve Saint-Laurent et la Floride. À cette occasion, il aurait
alors qualifié le territoire situé entre la côte du
Delaware, du Maryland et de la Virginie de «Arcadie» parce
qu’il lui rappelait cette région de la Grèce antique.
Il semble que la fréquence du mot «cadie» (ou «quoddy»)
dans le vocabulaire micmac des Provinces maritimes, mot qui signifie «terre
fertile», aurait ensuite permis le déplacement de ce nom
ou de l’une ou l’autre de ses variantes (Larcadie, La Cadie
ou l’Accady) pour désigner cette région.
On sait que c’est la recherche d’une route maritime vers
l’Asie qui pousse à l’exploration du «nouveau
continent» découvert par Colomb en 1492. Par la suite, les
richesses recueillies en Amérique du Sud incitent la France et
l’Angleterre à explorer les territoires plus au nord. On
n’y trouve pas de métaux précieux, mais on remarque
l’abondance de la morue, denrée importante dans l’alimentation
des Européens. Dès la fin des années 1500, les pêcheurs
qui fréquentent les côtes de l’Atlantique nord commencent
aussi à ramener des fourrures obtenues des Amérindiens.
Ce n’est toutefois qu’au début des années 1600
que l’on procède à l’établissement de
l’Acadie. En 1603, Pierre du Gua, sieur de Monts, obtient d’Henri
IV la nomination de lieutenant-gouverneur des territoires français
du Nouveau Monde. En juin 1604, sous la recommandation de Samuel de Champlain
qui l’accompagne à titre de géographe, il décide
d’établir sa colonie sur l’île Sainte-Croix,
plus au sud des territoires déjà explorés par Jacques
Cartier au siècle précédent. La rigueur de l’hiver
met toutefois en évidence que ce fut un mauvais choix et, en 1605,
de Monts déménage donc tout son monde à Port-Royal.
C’est de ce site que l’Acadie va s’épanouir.
La Déportation des Acadiens (1755-1763)
De 1604 jusqu’à 1710, moment où elle devient anglaise
pour de bon, l’Acadie change de mains une dizaine de fois devenant
«Acadie» ou «Nova Scotia», au rythme des guerres
et des traités. Au moment du traité d’Utrecht en 1713,
on laisse en principe le choix aux Acadiens de devenir sujets britanniques
ou de partir. En réalité, n’ayant pas de moyens pour
déménager, les circonstances les forcent à rester.
En fait, ni l’Angleterre ni la France ne souhaitent leur départ;
l’une y voyant la base à une colonisation éventuelle,
l’autre les fondements d’une reconquête.
Pris dans l’étau de ces deux grandes puissances et à
l’ombre de la forteresse de Louisbourg construite par la France
dès 1720, les Acadiens adoptent une position de neutralité
et refusent de prêter un serment d’allégeance qui les
forcerait à se battre en temps de guerre. En raison de la faiblesse
de leur garnison, les autorités anglaises ne peuvent que tolérer
ce comportement. Les officiers britanniques qui se succèdent à
la tête de la Nouvelle-Écosse doivent donc se contenter d’un
serment conditionnel qui reconnaît, du moins dans l’esprit
des Acadiens, leur neutralité.
Or, la fondation de Halifax en 1749, avec le véritable début
d’une colonisation britannique en Nouvelle-Écosse, marque
un point tournant dans cette relation. Les nouvelles autorités
anglaises ne démontrent plus la même patience qu’autrefois.
Dans un contexte où la reprise de la guerre s’avère
imminente en Europe, elles estiment qu’il est dangereux de tolérer
une population franco-catholique dont l’allégeance est incertaine
et, sans doute à leurs yeux, n’attend qu’une occasion
favorable pour se soulever. Les Acadiens sont donc sommés de prêter
un serment sans condition. Incrédules face au danger qui les attend,
ils restent toutefois sur leur position. Dès lors, le processus
conduisant à la Déportation s’amorce et, en juillet
1755, les membres du Conseil de Halifax entérinent l’ordre
d’expulsion. C’est le début d’une chasse à
l’homme qui dura plus de 8 ans…
On estime entre 12 000 et 20 000 le nombre d’Acadiens dans le territoire
actuel des Provinces maritimes en 1755. De ce nombre, quelques milliers
réussissent à fuir vers le Québec ou à se
cacher dans la forêt. En tout et pour tout, entre 1755 et 1763,
environ 7 000 Acadiens sont arrachés à leurs terres ancestrales
pour être transportés en majorité vers les colonies
de la Nouvelle-Angleterre. En 1763, le traité de Paris met fin
à la guerre de Sept Ans et la proclamation royale de 1764 donne
aux Acadiens l’espoir de revenir dans leur ancien pays.
La vie quotidienne des Acadiens
Comment peut-on décrire la vie des Acadiens entre la fin des années
1700 et le début des années 1900? Différente de la
nôtre certes, mais tout de même assez similaire. Si plusieurs
innovations ont grandement simplifié notre quotidien, il reste
que pour nos ancêtres comme pour nous, le travail, la maison et
la nourriture sont des préoccupations journalières qui visent
à assurer la subsistance du foyer. Cela est d’autant plus
vrai pour les Acadiens, puisqu’ils accordent une grande importance
à la vie familiale.
En fait, la plupart des travaux quotidiens des Acadiens d’autrefois
sont dédiés à la survie de leur famille et sont,
pour une bonne part, consacrés à trouver son «pain
quotidien». Selon leur âge et leur sexe, les tâches
quotidiennes des membres de la famille varient. Par exemple, les travaux
des deux parents sont bien différents. Ils ne sont pas tout à
fait semblables non plus, selon le temps de l’année. Aussi,
ils sont parfois interrompus par des fêtes qui marquent une pause
dans la routine journalière ou le début de nouvelles tâches.
C’est alors que s’exprime le plus ouvertement leur vie culturelle
par l’entremise de coutumes et traditions qui soulignent ou encadrent
ces occasions spéciales.
Ce sont ces aspects de la vie quotidienne des Acadiens d’antan
(vie familiale, occupations journalières et annuelles, alimentation,
culture et traditions) que l’on découvre ici.
1.1 La famille acadienne
Si de nos jours la famille peut prendre différentes formes, dans
l’Acadie d’antan, entre la fin des années 1700 et le
début des années 1900, elle est généralement
formée du père, de la mère et de plusieurs enfants.
Pour les Acadiens qui s’identifient alors davantage à l’ascendance
paternelle – on dit, par exemple, «Pierre à Joseph
à Pierrot» – la famille à son sens large de
la parenté est très importante. Grâce au mariage sur
lequel on s’appuie pour former ce réseau étendu qui
facilite la subsistance, la famille constitue le pilier de leurs communautés,
de leur vie socio-économique et de leur croissance démographique.
Cela est d’autant plus vrai que seul le mariage permet de mettre
au monde des enfants qui assurent la transmission du patrimoine familial.
Concrètement, l’importance de la famille peut aussi se voir
au niveau de la fondation des villages acadiens. La plupart trouvent,
en effet, leur origine d’une poignée de familles pionnières
et bien souvent portent leurs noms. Ainsi, il n’est pas rare que
l’on retrouve des concentrations familiales dans certaines régions.
On peut dire, par exemple, que les Landry sont plus communs à Caraquet
et les LeBlanc à Shediac. L’ampleur de ce phénomène
est telle que les premiers curés ont bien du mal à appliquer
les interdits religieux régissant le mariage et portant sur la
consanguinité. D’ailleurs, ce n’est qu’en tenant
d’une manière consciencieuse leurs registres paroissiaux
– ces documents cruciaux aux recherches généalogiques
de nos jours – qu’ils arrivent à maintenir un certain
contrôle.
Il reste qu’au-delà de l’importance de la parenté,
la survie du foyer acadien dépend essentiellement des efforts de
ses membres; c’est-à-dire du travail du père, de la
mère et des enfants. De leur plus jeune âge à la vieillesse
avancée, tout un chacun se doit de contribuer aux nombreux travaux
journaliers nécessaires à l’alimentation de la famille
et à l’entretien de son établissement.
1.2 Au jour le jour
Jour après jour, la subsistance du foyer acadien demande des efforts
constants. Ce qui n’est pas dire pour autant que le rythme de vie
des Acadiens est plus stressant. Aussi, ils sont probablement du genre
à suivre les conseils de saint Mathieu (livre 6, verset 34) : «À
chaque jour suffit sa peine.» En fait, alors que certaines tâches
sont annuelles ou saisonnières, la plupart reviennent tous les
jours.
Pour la mère, par exemple, l’entretien du feu allumé
dès son lever et l’approvisionnement régulier en bois
de chauffage et en eau potable sont un souci quotidien pour compléter
ses travaux ménagers (cuisson des aliments, nettoyage, etc.). Le
père, lui, avant de partir aux champs, au bois ou à la mer,
nettoie l’étable ou la grange et nourrit les animaux. Il
s’occupe aussi des réparations urgentes, mais en réserve
la plupart à la saison froide, entre la fin des récoltes
et le début des labours.
Lors de ses absences, c’est bien entendu sa femme qui s’occupe
de ces tâches. C’est elle aussi, avec l’aide de ses
jeunes garçons et filles, qui est responsable de traire les vaches
matin et soir, de ramasser les œufs des volailles et de voir à
l’entretien du jardin ou potager. Souvent seule au foyer pour s’occuper
de la ferme, le rôle de la mère est donc crucial à
la survie de la famille acadienne.
Ce qui n’est pas dire que le père n’y fait pas sa
part. Le travail sur sa terre (réparation des clôtures, défrichage
de nouveaux champs, etc.), la coupe et le charroyage du bois de chauffage,
etc., sont exigeants physiquement. Ajoutons à cela les périodes
particulières (labours, récoltes, boucheries, etc.) puis
les moments consacrés à d’autres occupations telles
que la préparation du matériel de pêche, et on réalise
que ses journées ne sont pas de tout repos.
1.3 Les cycles de l’année
Si la routine quotidienne du foyer acadien est similaire d’une
journée à l’autre, il reste que l’année
est ponctuée de corvées et d’occasions spéciales
qui impliquent l’ensemble de la famille, voire même de la
communauté. Bien que la notion de congé civil n’existe
pas pour les Acadiens d’antan, l’église leur impose
une quarantaine de fêtes religieuses «chômées».
Or, en raison des liens étroits entre les calendriers religieux
et agraire, ces périodes de repos sont plus nombreuses l’hiver.
Pour cette société traditionnelle où la subsistance
dépend essentiellement d’activités saisonnières
axées sur la belle saison, l’année active commence
dès la fonte des neiges au printemps et se termine, pour ainsi
dire, tard l’automne. C’est à ce moment que l’on
entreprend, dans un premier temps, la préparation des semences
et de la terre pour les cultures, puis, dans un second temps, que l’on
procède aux récoltes et aux boucheries. En fait, on peut
dire que tous ces travaux, avec entre autres la collecte et la conservation
de nourriture, anticipent la venue de la saison froide. Par exemple, une
bonne part de la cueillette des petits fruits (fraises, framboises, groseilles,
bleuets, cerises-à-grappes, etc.) de l’été
est bien appréciée l’hiver sous la forme de confitures
et de préserves.
Ce n’est pas dire pour autant que les Acadiens sont totalement
inactifs l’hiver. Ils doivent, par exemple, s’occuper des
travaux ignorés l’été. Il faut aussi, bien
sûr, s’occuper des animaux. Il reste que dès l’automne
la famille passe plus de temps à l’intérieur. D’ailleurs,
la mère apporte alors, tout comme au début du printemps,
un soin particulier à la propreté de la maison avec un «grand
ménage» où tout est lavé de fond en comble.
L’hiver, elle est donc à son aise pour concevoir et réparer
vêtements et pièces d’étoffe avec la laine et
le lin préparés au cours de la belle saison.
1.3.1 Les corvées
En Acadie d’antan, plusieurs travaux agricoles et domestiques d’envergure
sont trop exigeants pour une seule famille. À ces occasions, on
fait appel aux voisins pour une corvée. La préparation du
textile, en particulier, se prête souvent à ce type d’activité.
On parle alors, par exemple, d’écarderie ou de foulerie.
Corvée très populaire en Acadie, l’écarderie
consiste en la préparation de la laine : «Quand les chaleurs
de l’été commençaient, chacun tondait des brebis.
Puis, dehors, dans de grands chaudrons, on faisait bouillir la laine,
pour la nettoyer. Après l’avoir fait sécher au soleil,
on l’écharpait pour pouvoir la carder plus facilement. Elle
était prête pour l’écarderie. Les femmes voisines
et d’autres amies étaient invitées avec leurs cardes
et leur tablier. A dix ou douze écardeuses, la laine passait vite.
Après quelques heures de travail, où la jasette avait sa
grande part aussi, la laine s’amoncelait devant chaque écardeuse
en boudins soyeux prêts à filer.» (Chiasson, Père
Anselme. Chéticamp, Histoire et traditions acadiennes, Éditions
des Aboiteaux, Moncton, 1972.)
Une corvée se caractérise d’abord par son ambiance
de fête et par l’entraide entre voisins. C’est le cas
de la corvée de foulage de tissu, la foulerie. Durant les longues
soirées de la saison froide, les pièces d’étoffe
tissées laine sur laine sont foulées pour les rendre plus
épaisses, ce qui permet la confection de vêtements chauds
et durables qui ne rétrécissent pas au lavage. La coutume
veut qu’on fasse appel à tout le voisinage pour ce travail.
Une bonne foulerie dure parfois plusieurs heures et occupe huit fouleurs.
Pour briser la monotonie de la tâche et pour coordonner leurs mouvements,
des chansons rythmées les accompagnent. Puis, pour remercier les
hommes de ce travail exténuant, les femmes préparent un
bon repas qu’on mange avec grand appétit avant de finir la
soirée avec un frolic.
1.4 Les étapes de la vie
C’est surtout au niveau du passage d’un état à
l’autre, de l’enfance à l’âge adulte par
exemple, que les étapes de la vie de nos ancêtres se distinguent.
Ainsi, plusieurs coutumes les accompagnent généralement
pour souligner leur importance. Cela est vrai en particulier du mariage
qui occupe un rôle primordial pour les Acadiens et la survie de
leur communauté. En Acadie traditionnelle, par exemple, lui seul
permet la vie de couple et la procréation. On considère
même que c’est essentiellement sa principale fonction. Peu
de temps s’écoule donc normalement avant que la jeune mariée
devienne enceinte et donne naissance au premier de ses nombreux enfants
à venir.
Puisqu’on peut difficilement subvenir seul à ses besoins
dans l’Acadie de nos ancêtres, le mariage est aussi crucial
à la survie de l’individu. Aussi, on cherche dès l’adolescence
(inaugurée par la grande Communion solennelle, c’est-à-dire
vers 14 ans pour les filles et 16 ans pour les garçons) à
se marier. D’autant plus que dans la mentalité de l’époque,
le mariage consacre le passage à l’âge adulte. Si la
question est moins pressante pour l’Acadien qui veut d’abord
bien s’établir, l’Acadienne, elle, s’inquiète
tôt de son sort. Elle ne veut surtout pas «coiffer sainte
Catherine», être célibataire passé l’âge
de 25 ans : elle devrait alors se résoudre à son rôle
de vieille tante ou se découvrir une vocation religieuse!
Si le mariage marque d’abord l’établissement d’une
nouvelle famille, il consacre aussi, pour les Acadiens, une alliance entre
deux groupes familiaux. Il est donc, en conséquence, encadré
par un rituel important. On pense notamment à la «grande
demande» où le prétendant exprime officiellement son
désir aux parents de la jeune fille et essaie de leur prouver qu’il
sera capable de bien s’occuper d’elle.
1.4.1 La grande demande
Bien souvent en Acadie d’antan, le mariage découle plus
d’un certain respect que d’un véritable amour. De part
et d’autre, on cherche un bon «parti», une personne
qui peut nous aider à fonder un foyer. Du côté des
parents, on souhaite aussi «s’associer» à une
famille qui peut nous aider en cas de besoin. Dans ces circonstances,
leur consentement est donc crucial. D’où l’importance
d’une demande officielle, la grande demande, où le jeune
homme peut présenter ses atouts et où l’avis des parents
de la jeune fille est clairement exprimé.
Mais avant d’en arriver là, les prétendants ont d’abord
dû respecter certaines traditions pour se fréquenter. En
principe, ils ont fait connaissance en public. Ils se sont probablement
rencontrés à quelques reprises, par exemple, lors d’une
corvée. Après un certain temps, le jeune homme se rend à
l’occasion veiller chez les parents de la jeune fille. Puis, après
environ six mois, il lui fait sa «petite demande». Ici, il
ne cherche pas nécessairement son accord, car elle lui aurait déjà
probablement manifesté son désintérêt. Non,
c’est plutôt l’opinion de ses parents qui le préoccupe
: «Penses-tu qu’ils accepteraient si…?». Selon
la réponse, il procède ou non à la grande demande.
En fait, même si son résultat est pratiquement connu d’avance,
la grande demande reste longtemps un rituel obligatoire. De région
en région, elle peut varier; mais ces grands moments restent les
mêmes. On pense, notamment, à l’offrande de cadeaux
par le jeune homme pour s’assurer les bonnes grâces de ses
futurs beaux-parents, puis au moment où il se lève pour
leur demander solennellement la main de leur fille. Cette formalité
terminée, on procède à la publication des bans, c’est-à-dire
à l’annonce officielle du mariage à venir dans trois
semaines environ.
1.5 L’alimentation des Acadiens
La nourriture quotidienne des Acadiens dépend essentiellement de
leur occupation et de leur milieu. Les produits de leur ferme, de leur
pêche et de leur chasse forment donc la base de leur alimentation.
En fait, pour plusieurs familles acadiennes, leur nourriture est plus
variée l’hiver : on consomme alors les réserves accumulées
lors de la belle saison. En effet, de chaque produit de la récolte,
de la pêche ou de la chasse, seule une part est consommée
fraîche, le reste étant transformé et entreposé
pour la saison froide. Par exemple, au moment de la boucherie l’automne,
seule une partie de la viande de porc (parfois de bœuf) est servie
fraîche puisque le reste est salé pour les mois d’hiver.
Leurs terres étant dans bien des cas peu productives, le hareng
salé et les patates (bouillies, grillées ou râpées)
sont souvent à l’honneur au menu. À ces deux aliments,
on peut aussi ajouter, bien sûr, plusieurs légumes du potager
(oignons, pois, fèves, fayots, blé d’Inde, etc.) généralement
servis bouillis. Soulignons ici que leurs recettes, généralement
simples, sont typiquement très salées, en raison de leurs
méthodes de conservation des aliments où l’utilisation
du sel est abondante.
De leurs cultures, les Acadiens obtiennent l’avoine, le sarrasin
(surtout populaire au Madawaska) et l’orge qui remplace souvent
le blé, pour la préparation de farine servant à la
confection du pain, de crêpes ou galettes. Le pain, aliment essentiel
à la subsistance, est cuisiné à partir d’un
levain à base de houblon et cuit dans la braise de la maçonne
(âtre du foyer), un poêle à deux ponts ou un four de
terre glaise commun. Bien sûr, ce pain est en particulier apprécié
avec de la mélasse et du thé obtenus des commerçants
en échange de viande, de beurre ou d’œufs frais produits
sur leur ferme.
1.5.1 Quelques exemples de recettes acadiennes*
*Source : Cormier-Boudreau, Marielle et Melvin Gallant. La cuisine traditionnelle
en Acadie, Les Éditions de la Francophonie, Moncton et Saint-Nicolas,
2002.
Soupe au blé d’Inde*
3 tasses de patates coupées en dés
3 tasses d’eau
1 gros oignon
2 c. à soupe de beurre
2 tasses de lait
1½ tasse de blé d’Inde en grains (maïs)
sel et poivre
1 c. à soupe de beurre
Cuire les patates à l’eau salée. Si on a du blé
d’Inde frais, enlever les grains des épis et les faire cuire
avec les patates.
Pendant ce temps, faire blondir l’oignon dans le beurre. Ajouter
le lait. Laisser chauffer.
Y ajouter les patates, le blé d’Inde et l’eau de cuisson.
Assaisonner au goût. Laisser reposer quelques minutes.
Avant de servir, ajouter une cuillerée à soupe de beurre.
Fricot aux coques*
½ seau de coques en coquille
2 oignons hachés
2 c. à soupe de beurre
8 tasses d’eau
4 tasses de patates en dés
sel et poivre
beurre
Dans un chaudron bien couvert, faire cuire doucement les coques (sans
ajouter d’eau) jusqu’à ce qu’elles soient entrouvertes.
Pendant ce temps, faire frire les oignons dans le beurre jusqu’à
ce qu’ils soient bien transparents.
Ajouter l’eau, le jus de coques (passé à travers
un coton à fromage pour éliminer le sable), les patates,
le sel et le poivre et cuire durant 20 minutes.
Retirer les coques de leur coquille. Enlever la membrane qui recouvre
la tétine. Ajouter les coques nettoyées au bouillon.
Laisser reposer 5 minutes et ajouter un morceau de beurre au moment de
servir.
Variante : On peut remplacer la moitié de l’eau par du lait.
Dans ce cas, on ajoute le lait à la fin seulement, lorsque la cuisson
est terminée. Laisser chauffer, ajouter un morceau de beurre et
servir.
Fricot aux palourdes : On procède de la même façon
que pour le fricot aux coques, sauf que l’on ouvre les palourdes
crues, avec un couteau, en prenant soin de bien conserver le jus. On n’ajoute
les palourdes au bouillon que lorsque celui-ci est complètement
cuit.
Morue «sec» bouillie*
2 livres de morue séchée
¼ de livre de lard salé (ou frais)
Faire dessaler la morue toute une nuit (15 à 18 heures).
La mettre à bouillir dans un chaudron avec de l’eau froide.
Aux premiers bouillons, vider l’eau et recommencer avec de l’eau
fraîche. Laisser mijoter une vingtaine de minutes.
Dans une poêle, mettre les grillades de lard salé avec un
peu d’eau. Laisser bouillir 2 ou 3 minutes et jeter l’eau.
(Si on utilise le lard frais, omettre cette opération.) Faire griller
le lard jusqu’à ce qu’il soit bien croustillant.
Lorsque la morue est cuite, l’égoutter et la servir avec
des patates bouillies, la graisse de lard et les grillades.
On peut aussi servir la morue accompagnée de beaucoup d’oignons
hachés rôtis dans la graisse, ou encore avec une sauce aux
oignons.
Variante : Aux Iles-de-la-Madeleine, on fait avec de la morue ou du flétan
salés ce que l’on appelle «l’accommodage de poisson
salé». Mettre les patates en purée et défaire
la morue cuite en petits morceaux. Mélanger avec une sauce aux
oignons et mettre dans un plat allant au four. Recouvrir de grillades
et faire cuire à 375 oF une quinzaine de minutes.
Pâté à la viande*
2 livres de porc
2 livres d’autres viandes (lièvre, bœuf, poulet)
1 gros oignon haché
sel et poivre
eau
épices au choix : sarriette, clou de girofle en poudre
2 c. à soupe d’oignon haché
1 c. à soupe de farine
croûte à pâté
Couper le porc et le bœuf en cubes de ½ pouce et le reste
de la viande en gros morceaux.
Mettre dans un chaudron avec l’oignon, le sel et le poivre et suffisamment
d’eau pour couvrir les ingrédients. Laisser cuire doucement
environ 1½ heure. Ajouter de l’eau si nécessaire.
½ heure avant la fin de la cuisson, ajouter les épices
et les 2 cuillerées d’oignon.
Laisser refroidir, enlever la viande des os, couper en petits morceaux
et remettre dans le jus de cuisson.
Épaissir le jus avec la farine délayée et faire
bouillir encore 2 ou 3 minutes.
Laisser refroidir la préparation avant de la mettre dans une croûte.
Donne 3 ou 4 pâtés.
Variante : Dans certaines régions du nord-est du Nouveau-Brunswick,
on ajoute des patates en cubes au pâté à la viande.
Fayots au lard*
2 tasses de fèves
eau froide
1 tasse de lard salé ou frais coupé en tranches
sel et poivre
Si on utilise du lard salé, le faire dessaler une nuit à
l’eau froide.
Laver les fayots et les laisser tremper dans de l’eau toute une
nuit. Égoutter.
Prendre un chaudron de fonte ou de préférence un récipient
en terre cuite. Recouvrir le fond d’un rang de lard. Ajouter un
rang de fayots et continuer ainsi en alternant avec le lard. Ajouter le
sel et le poivre et recouvrir d’eau froide. (Si on utilise du lard
non dessalé, mettre très peu de sel ou pas du tout.)
Laisser mijoter très lentement au moins 4 heures. On peut les
faire cuire sur le poêle ou de préférence au four.
Il est nécessaire d’ajouter de l’eau froide de temps
en temps pour qu’il y en ait toujours à l’égalité
des fayots.
Au moment de manger, on ajoute souvent de la mélasse ou du sucre
dans l’assiette. Servir avec du pain frais, des biscuits chauds
ou des ployes.
Variante : On peut faire le blé d’Inde lessivé au
lard en procédant de la même façon que pour les fayots
au lard. On n’a pas besoin cependant de faire tremper le blé
d’Inde avant de l’utiliser.
Pets de sœur*
Pâte
3 tasses de farine
6 c. à thé de poudre à pâte
1 c. à thé de sel
1 c. thé de sucre
½ tasse de saindoux
1 tasse de lait (environ)
Garniture
beurre
1 tasse de sucre brun (cassonade)
1 c. thé de cannelle
1 tasse d’eau
Tamiser et mélanger les ingrédients secs. Incorporer le
saindoux et ajouter graduellement le lait pour en faire une pâte
plutôt molle.
Rouler assez mince, mais toutefois plus épais qu’une pâte
à tarte. Beurrer la pâte avec du beurre mou, couvrir de ¼
de pouce de sucre brun et saupoudrer de cannelle.
Enrouler la pâte comme un gâteau roulé et la trancher
en rondelles d’environ ½ pouce d’épaisseur.
Verser l’eau dans un plat allant au four.
Mettre les rondelles dans le plat et cuire à 375 oF, jusqu’à
ce qu’elles soient bien dorées. Environ 30 minutes.
Variante : On peut remplacer le sucre et la cannelle par de la confiture
de pommes de pré (canneberges).
Bière et vin du pays*
Autrefois, on faisait de la bière à l’orge, au blé,
aux jeunes pousses d’épinette, aux pissenlits ou au houblon.
On ajoutait de l’eau, de la levure et un peu de sucre à l’une
ou l’autre de ces plantes et on laissait fermenter plusieurs jours.
On fabriquait aussi des vins à partir de salsepareille, de cerises
sauvages, de poires-âcres, de rhubarbe, de blé, de pissenlits
et de betteraves. Ces deux derniers étaient cependant les plus
populaires.
Vin aux pissenlits*
16 tasses de fleurs de pissenlits
16 tasses d’eau bouillante
3 livres de sucre blanc
2 carrés de levure
Laver les fleurs de pissenlits. Mettre dans un récipient en terre
cuite appelé croque.
Verser l’eau bouillante sur les fleurs et laisser tremper pendant
5 jours, en brassant bien chaque jour. S’il se forme du moisi dessus,
il faut l’enlever. Bien couvrir.
Au bout de 5 jours, couler le jus, ajouter le sucre et réchauffer
le mélange en brassant pour faire fondre le sucre. Laisse refroidir.
Lorsque le mélange est tiède, y ajouter la levure défaite,
brasser encore et laisser fermenter durant 2 semaines.
Dès que la fermentation est terminée, filtrer le vin et
le mettre en bouteilles. Ne pas fermer hermétiquement avant que
la fermentation ne soit complètement terminée.
1.6 Folklore et croyances des Acadiens
Parler de la culture populaire et du folklore des Acadiens, c’est
bien entendu s’attarder à leurs pratiques religieuses, aux
fêtes qu’ils observent et à leur tradition orale.
La Déportation ne réussit pas à détruire
les fondements ancestraux de leur identité. Si l’isolement
et l’abandon portent les Acadiens, à la fin des années
1700, à un certain relâchement moral, les missionnaires les
ramènent sur le droit chemin au cours du siècle suivant.
De sorte qu’ils restent, dans leur nouvelle Acadie, profondément
attachés à la religion catholique et à la langue
française, traits dominants de leur culture populaire. Ceci est
très évident au niveau de leurs symboles nationaux, définis
à partir des années 1880 et articulés autour de la
soumission au pape et à la Vierge Marie.
Longtemps illettrés, les Acadiens maintiennent une riche tradition
orale meublée de contes, de légendes, de complaintes et
de chansons folkloriques. Particulièrement appréciée
lors des longues soirées d’hiver, cette littérature
orale permet à la fois la préservation du souvenir de leurs
origines ou d’événements tragiques, et constitue tant
un outil de divertissement que d’éducation morale. Importée
du centre-ouest de la France et rescapée de l’ancienne Acadie,
elle est agrémentée au cours des années par la contribution
des marins et des étrangers qui visitent leurs communautés,
puis par les bûcherons qui reviennent des chantiers avec leurs nouvelles
histoires.
Dominés par les thématiques de l’exil ou du retour,
du purgatoire et de l’enfer, du bien et du mal, ces récits
sont empreints du merveilleux, mais conservent un fond de vérité.
Mettant généralement en vedette un héros, ils ont
souvent pour scène la mer et ses caprices. L’Anglais et l’Amérindien
y ont aussi parfois leur place, le premier y occupant alors le rôle
de l’anti-héros ou de l’être de faible moralité,
tout comme le second, d’ailleurs, à qui l’on attribue
des pouvoirs mystiques.
1.6.1 Les conventions et les symboles nationaux des Acadiens
Les Conventions nationales des Acadiens qui se tiennent à partir
de 1881 à Memramcook pour se poursuivre à Miscouche, Île-du-Prince-Édouard
(1884), à Pointe-à-l’Église, Nouvelle-Écosse
(1890) et à Caraquet, Nouveau-Brunswick (1905), sont les premiers
grands ralliements acadiens depuis 1755. Pour combler une absence de pouvoir
politique tout au long des années 1800, c’est par l’entremise
de ces grandes réunions à caractère nationaliste
que les Acadiens se sont donnés des symboles identitaires. En 1881,
une fête nationale est choisie (celle de l’Assomption le 15
août), puis, en 1884, c’est au tour d’un drapeau (le
tricolore français avec, dans le bleu, l’étoile Stella
Maris jaune aux couleurs papales) et d’un hymne national, «l’Ave
Maris Stella». Ses symboles, qui soulignent leur dévotion
à la Vierge Marie et leur soumission au pape, démontrent
non seulement un attachement des Acadiens à leur culture catholique
mais aussi à leur origine française.
Page d’accueil du thème 2
Le foyer acadien et ses composantes
À quoi ressemble donc le foyer des Acadiens dans leur nouvelle
Acadie? Lorsqu’ils arrivent en Amérique, les Acadiens s’inspirent
de leurs ancêtres Français pour construire la maison qui
abrite leur famille. Mais on sait que la Déportation a une grande
influence sur leur manière de vivre et les laisse pendant longtemps
avec très peu de ressources pour construire leurs habitations.
De manière générale, entre la fin des années
1700 et le début des années 1900, on peut dire que ces maisons
sont généralement plus simples que celles de leurs voisins
anglophones. Cependant, il est évident que selon leur région
et leur période d’établissement, l’architecture
de ces habitations peut varier. Cela est aussi vrai pour leur aménagement
intérieur et extérieur. Le mobilier et les dépendances
de la maison, par exemple, sont sûrement influencés par la
manière de vivre de la famille concernée.
Sans doute que cette simplicité se reflète aussi dans le
costume des Acadiens et les textiles qu’ils utilisent. En fait,
ces vêtements et ces matériaux ne changent pas tellement
tout au long des années 1800. Dans certaines régions isolées,
le costume traditionnel acadien persiste même jusqu’au début
des années 1900.
2.1 L’habitation acadienne et son architecture
Suite à la Déportation, les Acadiens se retrouvent sans
demeure ni pays. Leurs confortables habitations d’inspiration française
sont disparues avec l’ancienne Acadie et leurs terres d’autrefois
occupées par des étrangers. Jusqu’à la fin
des années 1700, la peur de devoir tout quitter à nouveau
et le peu de ressources à leur disposition influencent grandement
leur établissement. Ils ont alors l’impression de ne pas
s’installer pour de bon et leurs maisons, en conséquence,
sont longtemps caractérisées par la simplicité. Généralement
de pièces sur pièces équarries à la hache,
type d’habitation en fait commun jusqu’au milieu des années
1800, elles sont construites à la hâte, très rustiques
et possèdent peu d’ouvertures.
Si cela est vrai pour toutes les régions acadiennes, on y trouve
tout de même des particularités. Influencés par la
mer ou la forêt, les Acadiens ne sont pas seuls dans leur nouvelle
Acadie. Que ce soit à Caraquet, Memramcook ou Saint-Basile, différentes
tendances s’affichent au début des années 1800 avec
l’arrivée, par exemple, d’Écossais dans leur
communauté. Vers ce moment, les concessions de terres permettent
enfin une certaine permanence et les habitations deviennent plus soignées.
Longtemps dépourvues de revêtement, on y ajoute des planches
à clins ou des bardeaux de bois. Assez rare semble-t-il, en ancienne
Acadie, le bardeau de cèdre de fabrication artisanale, puis mécanisée,
devient alors très familier et le reste toujours au début
des années 1900.
Vers 1850, ces habitations sont dorénavant plus spacieuses et
confortables : ce n’est plus la disponibilité des outils
et des matériaux qui décide de leur allure, mais davantage
la façon dont on veut y vivre. Assise sur une fondation en pierres,
la maison à colombages verticaux (aussi appelée maison de
charpente), recouverte de planches, prédomine maintenant et l’habitation
de pièces sur pièces, d’abord à queue d’aronde
puis à poteau à coulisse, devient graduellement plus rare.
2.2 L’habitation acadienne : l’espace habitable
La simplicité de la maison acadienne, suite à la Déportation,
se répercute bien sûr dans son espace intérieur. Ainsi,
cette habitation est longtemps limitée à une seule pièce.
À la fois cuisine, salle commune et chambre à coucher, elle
est chauffée à l’aide d’un foyer en pierre,
efficace pour la cuisson des aliments mais très peu contre les
grands froids de l’hiver. Dans un premier temps, le plancher n’est
simplement que de terre battue et on n’y trouve pas de cave.
L’introduction du poêle à bois est sans doute l’événement
le plus marquant dans l’évolution de cette maison. Sans pour
autant disparaître du jour au lendemain, la maçonne est surpassée
par le poêle dans la cuisine vers le milieu des années 1800.
Dans certains cas, le foyer en pierre y perdure toutefois quelques années,
en parallèle avec ce nouveau mode de chauffage qui nécessite
moins de bois mais qui est plus dispendieux à l’achat.
Avec la généralisation du poêle qui permet un chauffage
plus efficace, l’évolution de la maison peut mieux répondre
aux besoins des membres de la famille plus nombreux qu’auparavant.
L’intérieur, mieux chauffé et plus éclairé
grâce aux fenêtres moins rares, subit un cloisonnement, c’est-à-dire
sa division en différentes pièces destinées à
un usage précis. La cuisine devient plus petite et séparée
de la chambre à coucher commune. Certaines familles, en quête
d’un soulagement des chaleurs de la belle saison, construisent aussi
une cuisine d’été.
Plus tard, la construction d’annexes permet aux parents et aux
enfants de trouver un peu d’intimité avec leur chambre individuelle.
Longtemps réservé à l’entreposage et sans autre
accès qu’un escalier ou une échelle rudimentaire,
l’utilisation du grenier puis du deuxième étage, en
tant qu’espaces habitables, se répand aussi dans la seconde
moitié des années 1800 avec la construction d’un escalier
plus élaboré.
2.3 Mobilier et culture matérielle
Suite à la Déportation, les Acadiens doivent pour survivre
parer au plus pressé avec le peu de ressources à leur disposition.
Règle générale, le mobilier acadien est donc fait
de pin en raison de la grande maniabilité de ce bois et de son
abondance dans la région. Les meubles sont d’une extrême
simplicité et généralement fabriqués par l’usager
avec les mêmes outils et les mêmes techniques utilisés
pour sa maison. Jusqu’au début des années 1800, le
mobilier est polyvalent et se limite à une table, quelques bancs
et aux lits. Les nombreux coffres servent aussi bien pour s’asseoir
que pour ranger. Très rustiques, les meubles sont essentiellement
utilitaires et sans style particulier : sobres, ils comptent peu d’enjolivures
ou de décorations.
Avec un plus grand souci du confort vers le milieu des années,
on trouve une plus grande variété du mobilier. Certains
meubles deviennent plus fréquents tels que les chaises qui remplacent
les bancs. Les nombreux coffres laissent aussi leur place aux armoires
et commodes. Souvent encastrée, l’armoire de coin fait alors
partie de la maison et sa mouluration s’adapte souvent à
celle du décor. Le tout demeure par contre très simple :
peu de raffinement et d’ornementation, combiné avec un choix
toujours restreint de matériaux.
Plus tard, au moment de la «Renaissance acadienne» dès
les années 1860, ce mobilier devient plus raffiné. La nouveauté
du salon, par exemple, demande des meubles plus soignés. Destiné
à la grande visite, on y rassemble ce que l’on possède
de plus beau et confortable. La disponibilité du tour à
bois marque aussi le style, surtout au niveau des pattes de chaises, de
tables, etc. La fin des années 1880, pour sa part, marque la venue
du meuble manufacturé, éventuellement responsable de la
disparition du mobilier de fabrication domestique.
2.4 Les dépendances
Puisque la famille acadienne doit parer au plus urgent lors de son installation,
ce n’est qu’après avoir bien établi son habitation
et défriché une certaine superficie de terre que l’on
pense construire de manière permanente les autres bâtiments
de la ferme nécessaires à la culture de la terre et à
l’élevage des animaux. Dans un premier temps, la plupart
des premières dépendances construites sont donc rudimentaires.
Au cours de la première décennie du nouvel établissement,
les dépendances rudimentaires de bois rond ou de broussailles («shed»,
enclos à poules et animaux, etc.) sont peu à peu remplacées
par des bâtiments, le poulailler par exemple, permanents et durables.
Même si l’occupation principale de la famille concernée
n’est pas l’agriculture, la construction d’une grange
est malgré tout nécessaire puisque l’on possède
généralement quelques animaux de ferme. Le hangar est aussi
très apprécié pour le rangement du bois de chauffage
et des agrès de pêche l’hiver. Sans oublier la construction
du caveau à légumes, essentiel à toutes les familles.
Après quelques saisons, les «bouchures» temporaires
sont aussi remplacées par des clôtures de lisses solides
et durables. Plus qu’une simple ligne de démarcation entre
deux propriétés, les clôtures restent essentielles
à pratiquement tous les établissements acadiens jusqu’à
la Deuxième Guerre mondiale. Par leur érection, on veut
bien sûr empêcher la fuite des animaux, mais surtout protéger
ses cultures contre les ravages des bêtes errantes. Puisque aller
chercher l’eau potable à la source la plus rapprochée
demande beaucoup de temps, on veut aussi creuser le plus tôt possible
un puits où installer une pompe à eau manuelle. Cela est
vrai aussi pour la «bécosse» non loin de la maison
en arrière, remplacée plus tard par la «chiotte»
adjacente à l’habitation.
2.5 Le costume traditionnel acadien
À leur départ de la France, les Acadiens apportent avec
eux l’habillement particulier à leur province d’origine.
Leur premier costume est donc similaire à celui des paysans du
Poitou ou des environs.
Dès leur établissement, la laine et le lin sont les principales
composantes du costume acadien, mais petit à petit il connaît
une évolution. Au début des années 1800, par exemple,
on commence à utiliser le coton et d’autres étoffes
trouvées chez les marchands. Vers 1850, l’homme adopte le
complet, tandis que la femme délaisse graduellement le mantelet
et la jupe pour adopter la robe. Au même moment, la toile de Nîmes
(denim) devient plus populaire pour la confection des fracs et salopettes.
Les sabots, eux, sont aussi peu à peu remplacés par des
«souliers de peau», puis par des produits manufacturés.
Simples, amples et fonctionnels, ses vêtements fabriqués
à la main offrent une grande liberté de mouvement. Durables,
ils sont transmis aux nouvelles générations grâce
aux travaux d’entretien continuels des femmes qui raccommodent le
linge, remaillent les bas de laine ou rapiècent les pantalons.
Trop usés, ils ne sont pas pour autant jetés : ils sont
plutôt transformés en «couvertes de guenilles»
ou intégrés à de la laine fraîche pour la confection
de nouveaux vêtements.
Finalement, chez les anciens Acadiens, l’uniformité et le
respect des notions traditionnelles de pudeur et de modestie sont de règle.
Et cela est vrai tant pour l’homme que pour la femme. Chacun a son
habit qui répond aux normes sociales et morales de l’époque.
Aussi, malheur à la personne qui cherche à se distinguer
par son costume: elle risque la sanction religieuse ou la dérision.
Assez similaire d’une famille à l’autre, il n’évolue
donc pratiquement pas avant la seconde moitié des années
1800 et persiste même jusqu’au début des années
1900 dans certaines régions isolées.
2.5.1 Les vêtements de la femme et de l’homme
La vertu de l’Acadienne d’antan est protégée
par plusieurs vêtements. En fait, son costume est un véritable
montage. D’abord, elle porte la chemise de corps à grandes
manches. Faite de coton non blanchi, elle lui sert aussi pour la nuit
et n’est enlevée que pour être lavée. En deuxième
lieu et conçu avec le même textile, suit le petit corset
boutonné à l’avant et qui descend jusqu’à
la taille. Le jupon (ou cotillon) est la pièce suivante. Il est
porté par-dessus la chemise de corps avec l’ouverture (ou
mégaillière) mise à l’arrière. Le mantelet
complète l’habillement jusqu’à la taille et
recouvre la chemise de corps. La jupe (ou cotte), qui peut être
en étoffe du pays ou en droguet, recouvre le jupon et la besace.
Le mouchoir de cou de linon fin cache la chemise de corps et complète
son costume avec la croix. L’Acadienne porte aussi une coiffe appelée
câline (de couleur la semaine, mais blanche le dimanche) et un tablier
(blanc le dimanche, mais rayé bleu et blanc la semaine).
Le costume de l’homme est beaucoup moins complexe. Il est simplement
composé d’une chemise de lin écru, d’un gilet
de lainage fin, d’un pantalon à clapet et d’un bonnet
(rouge ou gris) graduellement remplacé par un chapeau de feutre
noir au cours du 19e siècle. Bien sûr, l’Acadien porte
aussi des sous-vêtements de laine, soit tissés, soit tricotés
qui sont portés autant l’été que l’hiver.
Finalement, tant la femme que l’homme portent des bas de laine
de couleur naturelle, gris ou bleu indigo, puis des mocassins ou des sabots
parfois rembourrés de paille pour absorber l’humidité.
Fabriqués à partir d’un bloc de bois franc léger
tel le saule ou le peuplier, les sabots ne sont probablement plus portés
dans la seconde partie des années 1800. Après la généralisation
des souliers de peau, on s’en sert surtout en tant que couvre-chaussures
dans la pluie ou la boue des champs.
2.5.2 Les couvertures
Parmi les vestiges de la tradition populaire de l’Acadie d’antan,
les couvertes sont les témoins les plus explicites de toute une
manière de vivre reflétant l’économie de moyens.
Entièrement faites de matériaux de récupération,
leur fabrication nécessite en effet le déploiement de trésors
de patience et d’économie. Contrairement à la coupe
et à la confection des vêtements qui laissent peu de place
à la fantaisie en raison des critères rigides qui les définissent,
la confection de couvertures permet aux femmes d’exprimer une certaine
créativité. Durant les longs mois d’hiver, la maîtresse
de maison, après avoir trié et découpé en
minces bandelettes les vêtements usés, les tisse ensuite
au métier pour en faire des couvertes «de brayons, de guenilles
ou de rags», comme on les appelle à l’époque.
Les couvertures les plus communes sont cependant tissées avec
de la laine provenant des «défaisures» de vieux vêtements
qui a été cardée, puis mélangée à
de la laine neuve. Blanches, à deux laizes, elles servent également
de draps. Tirées comme les précédentes de matériaux
de récupération, on retrouve aussi les fameuses couvertes
piquées dont le dessin est souvent emprunté aux voisins
anglo-saxons. Les couleurs et les motifs de ces modèles essentiellement
utilitaires sont agencés avec soin et les résultats tiennent
parfois du miracle.
2.6 Les textiles
La fabrication artisanale des tissus est une occupation importante des
Acadiens d’antan. En effet, jusqu’au début des années
1900, de nombreuses familles produisent et transforment leur lin et leur
laine en divers textiles.
Au printemps, les étapes de transformation démarrent. Elles
font appel à toute la maisonnée, s’étendent
sur plusieurs mois et peuvent parfois impliquer tout le voisinage dans
des corvées. Les hommes voient à la semence du lin en mai,
à la tonte des moutons à la fin du printemps et au tannage
des peaux des bêtes à cornes tuées l’automne
précédent. Les femmes, elles, se chargent du cardage, du
filage, etc. À l’automne, les plantes de lin arrachées
à la main sont mises à rouir durant plusieurs semaines sur
un pré humide. Par ce «rouissage», on veut isoler les
fibres grâce à l’humidité qui détruit
la matière gommeuse qui les soude. La «chaufferie»,
elle, sèche la tige pour la rendre cassante et plus facile à
broyer. Suit le «brayage» où le lin est écrasé
au moyen d’une broie pour en dégager la filasse, puis nettoyé
par l’«écochage» et le peignage. La fibre est
alors enroulée autour d’une quenouille et filée à
l’aide du rouet.
Pour ce qui est de la laine, après la tonte, les femmes se chargent
de la laver à l’eau tiède en prenant soin de ne pas
perdre son huile naturelle. Puis, on la sèche sur l’herbe
ou sur les clôtures. Il faut ensuite l’écharpiller
avec les doigts pour séparer les fibres et éliminer les
brins d’herbe ou autres déchets pris dans la laine. À
l’aide de petites planches couvertes de fines broches de métal,
on la carde ensuite en peignant les fibres pour en faire des «rollons»
prêts à filer avec le rouet. Vient finalement le tissage,
étape similaire à celle du lin.
Page d’intro thème 3
Les Acadiens et leur paysage
Suite à la Déportation, les Acadiens s’installent
le long des côtes des Provinces maritimes et se retrouvent, à
partir de la fin des années 1700, dans un environnement fort différent.
En fait, on peut dire que l’on passe alors d’une Acadie de
la terre à une Acadie de la mer, puisque le paysage de leur nouveau
«pays» n’offre pas les mêmes possibilités
de subsistance qu’autrefois. Ceci, bien entendu, se répercute
dans leur existence. D’agriculteurs qu’ils étaient
avant 1755, plusieurs Acadiens sont devenus pêcheurs car leurs nouvelles
terres côtières sont peu fertiles. D’où l’obligation
pour certains de pratiquer plusieurs occupations. Certes, l’agriculture
demeure importante, mais l’utilisation d’anciennes méthodes,
telle celle des aboiteaux, est dorénavant plus difficile.
Ce nouveau paysage acadien, c’est aussi un « pays »
caractérisé par l’isolement. Mais, alors que les Amérindiens
vivent plus à l’écart qu’autrefois, les anglophones,
eux, sont plus présents. Les systèmes de transport et de
communication peu développés rendent aussi les relations
avec l’extérieur très difficiles. Et cela même
si l’établissement de journaux et l’arrivée
du train, à la fin des années 1800, permettent une certaine
ouverture sur le monde.
C’est donc l’occupation de leur nouvelle Acadie que l’on
découvre ici, par la présentation de leurs nouvels établissements,
de l’exploitation de leurs ressources et des relations des Acadiens
avec les autres communautés.
3.1 L’Acadie des Provinces maritimes
Jusqu’au milieu des années 1700, l’Acadie est essentiellement
positionnée sur la Nouvelle-Écosse et l’extrême
sud du Nouveau-Brunswick. Aussi, bien qu’à la veille de la
Déportation on retrouve quelques petits centres dans l’ensemble
des Provinces maritimes, la majorité des Acadiens habitent les
régions de Grand-Pré, d’Annapolis-Royal, de Pigiguit
et de Beaubassin. Mais le Grand Dérangement bouleverse ce paysage.
Suite à l’exil, plusieurs Acadiens reviennent dans les Provinces
maritimes. Leurs terres ancestrales, désormais occupées
par des colons britanniques, leur sont toutefois perdues à jamais.
Bien sûr, ils n’ont d’autre choix que de chercher ailleurs,
mais où? Longtemps hésitantes à leur accorder des
terres, les autorités anglaises leur imposent plusieurs restrictions,
dont celle de s’installer en petits groupes dispersés. Motivées
par une certaine volonté de s’établir à l’écart
des Anglais, la majorité des familles acadiennes n’ont donc
d’autre choix que d’opter pour les régions côtières.
D’autant plus qu’elles subissent l’intense pression
des colons britanniques qui accaparent les meilleurs sites et qui sont
de plus en plus nombreux dès les années 1780.
Si certains sites fréquentés avant 1755, tels que Memramcook
et Petitcoudiac, reçoivent à nouveau des familles acadiennes
dès les années 1760, la plupart d’entre elles s’installent
dans les établissements de la baie Sainte-Marie, de Caraquet, de
Bouctouche, de Rustico, etc. D’autres communautés telles
que Saint-Basile, dans les profondeurs de la forêt du Nouveau-Brunswick,
sont aussi établies par des Acadiens à la fin du 18e siècle,
alors que les environs de Sainte-Anne (Fredericton) sont marqués
par l’arrivée massive de Loyalistes qui forcent leur déplacement
plus au nord. En fait, cette nouvelle Acadie prend de plus en plus sa
place dans cette province dès la fin des années 1800. On
parle alors d’une Acadie du Nouveau-Brunswick, répartie en
différentes régions.
3.2 Les Acadiens et la terre
Dans l’ancienne Acadie, l’agriculture représente bien
souvent l’unique moyen de subsistance. On y cultive le blé
d’Inde, le blé, l’orge et l’avoine. Sans oublier
les troupeaux de bovins qui font la richesse des Acadiens et l’envie
de leurs voisins. Relativement semblable au Canadien, l’Acadien
est toutefois à ce moment, avec l’aboiteau, un spécialiste
de la culture des marais. Au point où des contemporains l’affublent
du nom de «défricheur d’eau».
Tout cela change après la Déportation. Dès la fin
des années 1700, les Acadiens se retrouvent obligés de s’établir
sur des terres peu fertiles le long des côtes. N’ayant d’autre
choix que de se tourner vers la mer pour se nourrir, la plupart des familles
ne peuvent toutefois pas espérer survivre sans l’agriculture.
La pratique d’un minimum de culture et d’élevage reste
donc essentielle. En fait, peu importe que l’économie de
leur région soit dominée par la forêt, la pêche
ou une combinaison des deux, l’agriculture reste intimement liée
à leur subsistance jusqu’au milieu du 20e siècle.
Pour bien des familles, elle est même un facteur de stabilité
sur lequel elles peuvent s’appuyer en temps de crise, le fait de
posséder ou pas une terre cultivable déterminant alors la
frontière entre la pauvreté et le «confort économique».
Bien que valorisée par le discours des notables acadiens qui l’associent
à la préservation de leur société traditionnelle,
l’agriculture acadienne n’évolue que très peu.
Quoique les fermes acadiennes soient plus nombreuses au début du
20e siècle, elles sont moins développées qu’en
milieu anglophone. En fait, dans bien des cas, elles sont bien modestes
et ne comblent que les besoins de la famille. Aussi, à l’exception
des œufs et des patates, dans certaines régions, peu de produits
sont exportés massivement vers l’extérieur des communautés
acadiennes.
3.2.1 Les aboiteaux
On appelle «aboiteau» l’instrument installé
dans la levée et «les aboiteaux», le système
d’assèchement des marais utilisé par les Acadiens
pour les rendre cultivables. C’est une technique empruntée
à la France (région de la Saintonge), mais d’inspiration
hollandaise qui, en utilisant les grandes marées, fertilise les
terres basses. En ancienne Acadie, jusqu’au moment de la Déportation,
on y cultive de façon intensive des céréales et certains
légumes.
Fait intéressant, cette méthode de culture se démarque
par son aspect communal. Les terres marécageuses sont généralement
réparties entre les membres d’un village. Lorsqu’il
y a une brèche dans une levée, chacun va avec ses voisins
la «rapiécer». Puisque chacun est propriétaire
d’une partie du pré, le danger menace tous les habitants.
La surveillance et l’entretien des prés et des aboiteaux
sont donc cruciaux pour préserver le bon fonctionnement de tout
le système.
Installation et fonctionnement
Selon un plan prédéfini, on creuse d’abord dans le
marais les canaux d’assèchement, eux-mêmes reliés
à un canal central plus gros qui se déverse dans la rivière.
Avec la terre glaise prise du marais, on construit de chaque côté
de la rivière des digues ou remparts d’environ sept pieds
de haut. Bâtie en talus et recouverte de «parements»,
cette levée est très solide et durable. Les «parements»
sont des mottes de terre couvertes de gazon dont on recouvre uniformément
la levée de haut en bas. Les racines, devenues après un
an ou deux inexpugnables, produisent un gazon luxuriant contribuant à
solidifier la levée. À certains endroits, à la base
de la levée, on laisse un passage pour un canal acheminant l’eau
qui passe à travers l’aboiteau.
Fait de madriers de violon (mélèze), chevillés les
uns aux autres, l’aboiteau large de dix ou douze pouces peut mesurer
jusqu’à vingt pieds. C’est une dalle étroite
et rectangulaire formant un tunnel, munie à l’une de ses
extrémités d’un clapet, installée de façon
à laisser s’écouler à marée basse l’eau
amenée dans les canaux. La marée montante exerce une pression
sur cette porte, empêchant celle-ci de s’ouvrir pour laisser
pénétrer l’eau. Il faut que cette écluse soit
solidement fixée à l’intérieur de la levée
pour remplir efficacement son rôle. Il faut aussi surveiller très
attentivement l’état de la levée et garder les canaux
libres de tout débris tel que les restes de foin. Des brèches
permettraient à l’eau de mer de se répandre sur les
prés.
3.3 Les Acadiens et la mer
Après la Déportation, les Acadiens, cultivateurs par tradition,
s’installent pour la plupart le long des côtes. Plus que jamais
auparavant, la mer accapare dès lors leur quotidien. Depuis toujours,
elle fournit un moyen pour se déplacer; mais dorénavant,
elle prend aussi plus d’importance au niveau de la subsistance de
plusieurs familles. À tel point que l’on cherche généralement,
jusqu’au début des années 1900, à s’établir
près d’un accès à la haute mer.
Pour survivre, bon nombre d’Acadiens doivent, dès la fin
des années 1700, s’adonner à la pêche et se
mettent au service des compagnies jersiaises telles que les Robin. Exerçant
un monopole inébranlable sur cette industrie pendant plus d’un
siècle, cette compagnie et d’autres dans son genre implantent
des centres de pêche un peu partout dans les Provinces maritimes,
dont celui de Caraquet. De nombreux Acadiens se retrouvent alors dans
un état de quasi servitude, en raison du système du crédit
utilisé pour les rémunérer. Obligés d’échanger
leurs poissons contre des denrées dans les magasins de ces marchands,
ils terminent rarement l’hiver sans s’endetter et doivent
consacrer la prochaine saison de pêche à rembourser leurs
dettes. Et le cycle continue longtemps…
Dans cette nouvelle Acadie, on pêche surtout la morue, le saumon,
le maquereau et le hareng; puis, à partir des années 1850,
le homard et les huîtres. Longtemps boudé par les Acadiens,
le homard, par contre, n’est pratiquement pas consommé localement.
Pêché au carrelet, la cage n’apparaissant qu’au
début des années 1900, on le réserve surtout aux
nombreuses conserveries établies le long des côtes acadiennes.
Seul poisson acheté par les compagnies aux pêcheurs, la morue
demeure cependant le poisson le plus pêché au Nouveau-Brunswick.
À tel point que dans certaines régions, «poisson frais»
signifie automatiquement morue. Toujours vendue salée et séchée,
on l’exporte dans des barils.
3.3.1 La pêche à la morue et sa conservation
Il existe deux types de pêche à la morue : la semi-hauturière
et la côtière.
La semi-hauturière se pratique avec une goélette et un
équipage composé de trois à cinq hommes. Pendant
un séjour d’une semaine, on pêche la morue à
la ligne à la main ou à la ligne dormante. Une fois vidé
et nettoyé, le poisson est salé pour sa conservation, puis
mis en cale. Seule la morue pêchée le dernier jour est débarquée
fraîche; celle conservée en cale, la «morue verte»,
est mise en saumure dans des barils.
Dans le cas de la pêche côtière, pratiquée
dans des petites embarcations à moins de quinze milles des côtes,
la morue est débarquée fraîche. Une fois déchargée,
nettoyée puis salée, on la met à sécher sur
des vigneaux pour environ trois semaines. Il faut alors sans cesse la
protéger de la pluie et des ardeurs du soleil, la retourner régulièrement
et l’assembler tous les soirs en tas appelés «moutons».
Après avoir choisi la morue de première qualité,
la plus blanche, à la chair la plus fine et sans flétrissure,
on procède au «tubage», opération qui consiste
à entasser le poisson dans des barils en le comprimant au fur et
à mesure à l’aide d’une presse à vis.
C’est dans ces barils, contenant environ 490 lbs (222 kg) de morue,
qu’on expédie la morue vers l’Europe, les États-Unis
ou l’Amérique du Sud.
3.4 Les Acadiens et la forêt
À leur arrivée en Acadie, les Acadiens découvrent
de vastes étendues de forêt composée essentiellement
des mêmes essences que celles de France (pins, sapins, cèdres,
hêtres, bouleaux, etc.); alors que certaines, telles que le prusse
et le violon (mélèze), sont particulières à
l’Amérique. Pratiquant une agriculture axée sur l’assèchement
des marais, ils ne sont toutefois pas portés à s’aventurer
très loin à l’intérieur des terres pour s’établir.
En général, leur exploitation de la forêt se limite
donc à la coupe de bois pour leurs besoins domestiques, puis à
une chasse du gros et petit gibier qui leur fournit de la viande et du
cuir pour leurs vêtements.
Pour les Acadiens, ce désintéressement de la forêt
se poursuit dans leur nouvelle Acadie. Même si la majorité
d’entre eux s’établissent alors le long des côtes,
il reste qu’elle présente malgré tout un obstacle
à la colonisation étant donné sa forte densité
sur le littoral. Les arbres abattus à la hache pour faire des terres
neuves sont donc surtout ramassés en pilots et brûlés,
ce qui permet une culture sur brûlis pour les premières semences
de sarrasin et de patates.
Bien sûr, la forêt conserve son importance pour son apport
en bois de construction et de chauffage. Qu’ils soient d’abord
pêcheurs ou fermiers, de nombreux Acadiens se rendent dans les camps
de bûcherons l’hiver pour se procurer un revenu d’appoint.
Dans la deuxième moitié des années 1800, les scieries
deviennent plus communes dans les régions acadiennes; puis, au
début des années 1900, on voit l’arrivée des
moulins à papier dans des villes adjacentes aux communautés
acadiennes telles que Bathurst et Chatham. Mais, alors que plusieurs Acadiens
trouvent de l’emploi dans ces industries, certains profitent plutôt
de l’occasion pour devenir commerçants de bois.
3.5 Les Acadiens et les étrangers
Suite à la Déportation, plusieurs familles acadiennes sont
plongées dans une longue période d’isolement. Vivant
dans la crainte et cachées pratiquement jusqu’à la
fin des années 1700, elles ne sortent alors au grand jour que pour
s’installer en petits groupes à l’écart des
colons britanniques.
Les Acadiens, outre les goélettes de pêcheurs qui arrivent
à l’occasion, reçoivent peu de visites dans leurs
nouvelles communautés. Pour bien des familles, dont l’existence
se déroule d’abord et avant tout à la maison, l’étranger
n’est qu’un être rarement rencontré. S’il
en advient un, on se méfie d’abord de lui; mais le doute
cède généralement à la charité chrétienne
qui demande un bon accueil et le partage de son maigre repas.
L’Anglais, surtout s’il est protestant, est particulièrement
regardé avec méfiance. Très tôt, certaines
communautés acadiennes doivent cependant composer avec une présence
anglophone. Protestants pour la plupart, ces colons aux origines britanniques
diverses, y forment dans les faits, avec leurs propres temples religieux,
leurs écoles et leur vie sociale, une société parallèle.
Quoique les chicanes entre les deux groupes ne soient pas rares…
Minoritaires dans la plupart des cas, ils accaparent la main mise sur
l’économie et le pouvoir politique de ces villages. C’est
le cas, par exemple, de la famille Blackhall à Caraquet qui y cumule
plusieurs fonctions officielles dans les années 1800.
Autrefois son bon ami, l’Amérindien est lui aussi perçu
avec méfiance par l’Acadien dans sa nouvelle Acadie. Règle
générale, leurs relations étaient pourtant bonnes
avant la Déportation. Dans les années troublées de
1755 à 1763, les Micmacs sont même d’un grand secours
pour plusieurs familles acadiennes. Tout cela change cependant dès
la fin des années 1700. Dès lors, les Acadiens ont tendance
à s’établir dans des régions déjà
occupées par les Amérindiens, ce qui cause, bien entendu,
des tensions et change à jamais leurs rapports d’amitié.
3.6 Moyens de transport et de communication
Voyager à l’époque de nos ancêtres Acadiens
est pratiquement un luxe et ce n’est pas tout le monde qui peut
se le permettre. C’est aussi une activité qui est réservée
à la nécessité. Il ne faut pas oublier, par exemple,
qu’une petite balade en voiture d’une vingtaine de minutes
de nos jours représente alors une excursion de plusieurs heures.
Avant l’arrivée du train dans la seconde moitié des
années 1800, le voyage est aussi une activité qui se pratique
généralement par les voies maritimes. En effet, les routes
sont alors rares et en très mauvais état. En fait, elles
ressemblent davantage à de simples sentiers étroits et sont
bien souvent marécageuses, cahoteuses et dévastatrices pour
les roues de charrettes. Bien des gens préfèrent même
se résoudre à marcher. D’ailleurs, les premières
automobiles qui arrivent dans les communautés acadiennes dans les
années 1910 subissent bien des crevaisons sur ces chemins à
peine adaptés au passage des «buggys» et chevaux.
Les limites du village ou de la paroisse religieuse marquent donc, pour
ainsi dire, les limites du connu pour la plupart des gens. Ce sont d’abord
les nouvelles de la famille et des voisins qui préoccupent et celles
de l’extérieur sont très rares avant l’établissement
des premiers journaux, tels que le Moniteur Acadien en 1867. Bien sûr,
les Acadiens peuvent compter sur un système postal. Dépendant
des moyens de transport, ce dernier est toutefois très lent. Même
si l’arrivée du téléphone au Nouveau-Brunswick
date de la fin des années 1880, on ne peut pas davantage compter
sur lui non plus. Il met en effet plusieurs décennies à
se répandre dans l’ensemble des foyers acadiens.
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Le village acadien
Le village est pendant longtemps au cœur de la vie communautaire
des Acadiens. La plupart d’entre eux y naissent, y vivent et y meurent
sans jamais en sortir. Il constitue alors, avec la paroisse, le fondement
de l’identité et c’est par et pour lui que la majorité
des institutions locales – dont l’église et l’école
– sont établies. En fait, le commerce, l’éducation
et la religion sont alors essentiellement axés sur ce cadre. Pour
compléter notre exploration de la vie quotidienne entre la fin
des années 1700 et le début des années 1900, on ne
peut donc passer sous silence son importance pour les Acadiens.
Comme pour le foyer, le village est formé de plusieurs composantes
et d’acteurs. Bien sûr, on y trouve des commerçants
et des artisans qui s’efforcent de faciliter le quotidien de leurs
concitoyens. Plus nombreux dès la deuxième moitié
des années 1800, certains, tels que le forgeron, y sont présents
depuis longtemps. D’autres, tels que le ferblantier, le médecin
ou l’institutrice, n’arrivent qu’à la fin du
siècle. Les infrastructures publiques sont alors assez limitées.
En effet, les seules présences gouvernementales significatives
sont bien souvent le service postal, les ponts et les quais.
4.1 L’église
L’apport du clergé catholique dans l’histoire acadienne
est considérable. Ce sont les prêtres qui prennent les commandes
de ce peuple dépourvu de ressources suite à la Déportation.
Surtout d’origine québécoise et française,
mais parfois irlandaise, ils parcourent les vastes territoires de cette
nouvelle Acadie dès la fin des années 1700. Tantôt
conseillers spirituels, tantôt conseillers agricoles, ils sont conscients
de l’importance de leur présence et de l’encouragement
qu’ils représentent. Au nombre de leurs priorités,
la chapelle, le presbytère et l’école établis
sous leur direction sont souvent les seuls établissements publics
des communautés acadiennes.
Dès le milieu des années 1800, les Acadiens construisent
de vastes églises. Elles sont à la fois un témoignage
éloquent de leur foi et des rivalités entre paroisses, mais
sans doute, aussi, une preuve des attentes parfois démesurées
de ce clergé envers les Acadiens. D’ailleurs, plusieurs curés
éprouvent des difficultés à convaincre les paroissiens
siégeant au sein de la fabrique à les appuyer dans leurs
ambitieux projets. En effet, la construction d’une telle structure
exige alors des efforts importants, obligeant les paroissiens à
fournir des matériaux et des journées de travail. Dans certains
cas, ces travaux peuvent s’étaler sur plus d’une année,
voire plus d’une décennie.
Avant que ces majestueuses constructions de bois ou de pierre ne prennent
forme cependant, des structures plus petites sont érigées
par les fidèles afin de subvenir aux besoins de leur vie religieuse.
De modestes chapelles, dont la plupart sont par la suite abandonnées
pour faire place à des temples plus imposants, dressent alors au
milieu des petites communautés isolées leur humble clocher.
Mais, destinés à devenir le centre nerveux de la communauté,
le choix de leur établissement n’est pas, dans certains cas,
sans causer des querelles.
4.2 L’école
Comme pour l’église, la construction et l’entretien
de l’école dépendent d’abord des efforts de
la communauté. En fait, jusqu’au début des années
1900, les gouvernements sont peu impliqués dans son financement
et sa gestion. Ce sont d’abord les parents, par l’entremise
du syndic, qui sont responsables de son établissement et, par la
suite, de son opération.
Or, durant les années 1800, l’éducation n’est
pas une priorité pour les Acadiens. Loin de là! En général,
elle est peu valorisée et leurs écoles sont rares, mal entretenues
et dirigées par des maîtres peu éduqués. Pour
la plupart des familles acadiennes, la survie passe par d’autres
options. Chez les jeunes garçons, plusieurs s’embarquent
à bord des goélettes de pêche dès l’âge
de dix ou douze ans ou partent dans les chantiers à quatorze ans.
Quant aux filles, elles se chargent très tôt d’une
partie des tâches de leur mère. Par la force des choses,
pour plusieurs jeunes Acadiens, l’école est d’abord
une occupation à temps partiel lors des moments de l’année
où leur aide n’est pas requise par la famille. C’est
ce qui explique que les enseignants doivent tolérer de nombreuses
absences tout au long d’une année.
Pourtant, dès le début des années 1800, les autorités
provinciales s’efforcent d’améliorer le système
d’éducation. Mais les moyens matériels sont déficients,
la plupart des manuels sont en anglais et presque introuvables. Sans oublier
que les maîtres francophones compétents sont très
rares, puisque la formation en enseignement n’est alors offerte
qu’en anglais. On peut également penser qu’à
l’époque, les Acadiens ne sont pas forcément une priorité
pour les gouvernements. Tous ces facteurs expliquent que la majorité
des Acadiens considèrent alors que l’éducation est
plutôt réservée à l’élite anglophone
qui a la main mise sur les postes administratifs.
4.3 Les infrastructures publiques
Au-delà des structures religieuses et de la fabrique, les communautés
acadiennes d’antan sont peu organisées. Dans la majorité
des cas, les différents paliers de gouvernement y sont peu présents
et on n’y parle pas, à l’exception peut-être
de Shediac dès 1903, de maire ou de conseil municipal avant la
deuxième moitié des années 1900. D’où,
d’ailleurs, l’importance du presbytère qui est alors
officieusement le centre administratif du village, et le fréquent
leadership du curé ou des élites locales dans l’organisation
de projets d’envergure.
Vers la fin des années 1800, mais surtout au début des
années 1900, plusieurs communautés se dotent tout de même
de salles paroissiales. Dans bien des cas, ces bâtiments sont d’abord
construits pour combler temporairement l’absence de l’église
que l’ont vient de perdre suite à un incendie. Pendant plusieurs
mois, voire plusieurs années, on y célèbre donc la
messe et on y tient les activités religieuses de la communauté.
Par la suite, lorsque le nouveau temple est terminé, on y accueille
des fêtes spéciales, des assemblées et même
des soirées de théâtre.
Jusqu’au début des années 1900, les quelques ponts,
les rares quais et les nombreux phares que l’on retrouve dans les
régions acadiennes sont bien souvent les seules présences
significatives des différents gouvernements. Quoique, dans certains
cas, ils soient plutôt la propriété de compagnies
privées et ne sont pas nécessairement accessibles à
l’ensemble de la population… Le bureau de poste, sous la forme
d’un édifice, est bien rare aussi dans les villages acadiens.
Le plus souvent, ce service est plutôt offert dans les locaux d’un
commerce tel qu’un magasin général, voire même
dans une maison privée.
4.4 Les artisans
Jusqu’au début des années 1900, les communautés
acadiennes sont essentiellement autosuffisantes : c’est-à-dire
qu’elles produisent elles-mêmes la plupart de leurs objets
d’utilité domestique. Même si plusieurs de ces objets
sont fabriqués par la famille, un bon nombre est le fruit d’artisans
qui détiennent une expertise particulière. En fait, le travail
de certains d’entre eux est alors essentiel à l’économie
quotidienne du village.
Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, par exemple,
tout village possède sa boutique de forge. Bien connu dans sa communauté,
le forgeron est depuis longtemps un artisan indispensable au monde agricole.
Ancêtre du mécanicien et du vétérinaire, il
s’occupe de la fabrication de certains outils et objets domestiques,
ferre et soigne les chevaux et porte parfois le chapeau du charron qui
répare les charrettes. Contrairement au forgeron, le ferblantier
ne devient, pour sa part, un visage familier en Acadie que vers les années
1880. Précurseur du plombier et cousin lointain du forgeron, cet
artisan du fer-blanc fabrique une multitude d’objets tels que des
éviers, seaux, bidons, cuves, etc.
Le travail du ferblantier, comme certains autres artisans, est toutefois
au cours des ans grandement affecté par l’industrialisation;
de sorte qu’au début des années 1900, il est surtout
un spécialiste du chauffage avec la vente de poêles et la
fabrication de tuyauterie. C’est aussi le cas, par exemple, du menuisier
et du tonnelier. Ce dernier produit surtout, en Acadie, des tonneaux destinés
à l’exportation du poisson. Essentiellement manuel dans les
années 1800, l’arrivée de scieries a rendu son travail
très mécanisé dans les années 1930.
4.5 Les commerçants
Au-delà de l’apport économique et social des artisans,
les communautés acadiennes dépendent aussi, pour leur subsistance,
d’un ensemble de commerçants qui leur fournissent une variété
de produits, un marché pour leur production locale et, bien entendu,
du travail à bien des gens.
Dépourvus de ressources financières par la Déportation,
les Acadiens sont longtemps dépendants des marchands britanniques
pour l’exportation des produits locaux et l’importation des
denrées introuvables dans leur région. Selon la taille de
leur village, on y trouve une plus ou moins grande variété
de commerces. Par exemple, alors que certaines communautés comptent
des marchands de poisson, des conserveries à homard ou des scieries,
ce n’est certes pas le cas de la plupart d’entre elles dans
les années 1800. Il reste qu’à partir de la seconde
moitié de ce siècle, de nombreux villages, en particulier
ceux qui ont la chance de longer les nouveaux chemins de fer, bénéficient
d’un essor commercial. On trouve alors plus d’Acadiens qui
se lancent en affaires et les distances à parcourir pour bénéficier
de certains services particuliers, tel un meunier par exemple, deviennent
moins grandes.
C’est aussi vers la fin du 19e siècle que le marchand général,
sans doute le plus commun des commerçants, devient de moins en
moins rare dans les communautés acadiennes. Plus nombreux qu’autrefois
eux aussi, les aubergistes et les hôteliers ont dorénavant
l’espoir d’accueillir dans leurs établissements une
nouvelle catégorie de voyageurs : les touristes. Dans les centres
acadiens les plus importants, on commence même à trouver
des barbiers, des restaurateurs, voire même des banquiers au début
du 20e siècle; mais pour le village acadien typique, ces types
de commerçants sont encore rares au début des années
1900.
4.6 Quelques personnages importants
Au fil des ans, de nombreux personnages prennent une importance primordiale
au sein des villages acadiens. Dans certains cas, chefs de file de leur
vie sociale, religieuse ou économique, ces gens comblent des besoins
essentiels du quotidien et guident l’évolution de leur communauté.
Bien sûr, ces communautés étant foncièrement
catholiques, on trouve d’abord à leur tête le missionnaire
ou le curé résident. Plus qu’un simple représentant
de l’Église, ce personnage, généralement le
plus éduqué des environs, est souvent l’instigateur
d’importants projets tels que l’établissement d’une
école ou d’une fromagerie, par exemple. Au cours des années
1800, différents personnages tels que le marchand, l’instituteur
ou le tavernier, se joignent à lui. Certains professionnels, cependant,
sont toutefois assez rares dans les communautés acadiennes jusqu’au
début du 20e siècle. C’est le cas du médecin,
par exemple, dont l’absence est souvent compensée par un
guérisseur, itinérant ou local, et par la sage-femme. D’ailleurs,
la plupart des Acadiens qui voient le jour avant les années 1930
bénéficient de l’aide de cette spécialiste
de la natalité au moment de leur naissance.
Si certains de ces personnages tels que le juge de paix ou le maître
de poste sont nommés par l’un ou l’autre des gouvernements
qu’ils représentent, d’autres tels que le violoneux
ou le conteux ne sont pas vraiment des personnages officiellement attitrés.
Mais leur rôle n’en demeure pas moins essentiel à la
vie sociale de leur communauté. Par l’entremise de leurs
talents musicaux ou oratoires, ils permettent en effet aux Acadiens de
jouir pleinement des quelques moments de répit de l’année
ou bien encore de se distraire après une dure journée de
labeur.
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