Acadie : La vie quotidienne au temps de nos ancêtres
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Exposition

Venus de la France depuis les années 1600, les Acadiens occupent de nos jours les Provinces maritimes du Canada et comptent pour plus de 30 % de la population du Nouveau-Brunswick. Plus ancien peuple francophone du pays, l’histoire des Acadiens qui débute à l’île Sainte-Croix en 1604 est surtout marquée par la période de leur déportation (1755 à 1763). Bien entendu, leurs mœurs et coutumes y occupent aussi une place importante puisque, pendant des siècles, une manière de vivre particulière leur a permis de préserver des traits importants de la culture de leurs ancêtres Poitevins, Bretons, etc.

Après avoir été chassés de leurs anciennes terres de la Nouvelle-Écosse et du sud du Nouveau-Brunswick actuel, les Acadiens qui échappent au Grand Dérangement et ceux qui reviennent plus tard de leur exil après 1764 partent à la recherche d’un nouveau coin de pays. C’est alors sur le littoral de la baie des Chaleurs que plusieurs d’entre eux fondent leur nouveau foyer et inaugurent les débuts d’une nouvelle colonisation; d’une nouvelle Acadie.

Tout près de Caraquet, au nord-est du Nouveau-Brunswick, existe à l’écart de notre vie moderne un site historique des plus authentiques : le Village Historique Acadien. Dans un décor formé de plusieurs bâtiments originaux et par une interprétation soucieuse de la fidélité historique, les interprètes de ce musée vivant nous présentent en détail la vie quotidienne dans cette nouvelle Acadie entre la fin des années 1700 et le début des années 1900. À l’exemple de cette institution, ce musée virtuel – agrémenté d’une utilisation judicieuse d’images et de clips multimédias – se veut un outil au service de notre mémoire collective pour préserver le souvenir de cette époque pionnière.

Quelques dates importantes en Acadie du Nouveau-Brunswick

1604 : Établissement d’une colonie sur l’île Sainte-Croix (frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick). Marque la fondation de l’Acadie par Pierre du Gua, sieur de Monts, et Samuel de Champlain.
1605 : Fondation de Port-Royal, premier établissement permanent en Acadie.
1632 : Isaac de Razilly entreprend la colonisation de l’Acadie avec un contingent de 70 colons.
1713 : Traité d’Utrecht qui confirme la cession définitive de l’Acadie à l’Angleterre après plusieurs guerres et sa conquête en 1710 aux dépens de la France.
1755 : Début de la Déportation et exil des Acadiens, essentiellement dans les colonies britanniques américaines. Mesure en vigueur de facto jusqu’en 1763.
1763 : La France perd définitivement le Canada suite au traité de Paris. L’Acadie restera donc à jamais britannique…
1784 : Suite à la victoire définitive des colonies américaines sur l’Angleterre, création de la province du Nouveau-Brunswick par les Loyalistes britanniques sur le territoire qui est depuis 1764 la Nouvelle-Acadie des Acadiens revenus d’exil.
1848 : Après 64 ans d’attente, élection du premier député acadien à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick, en la personne d’Amand Landry.
1864 : Fondation du Collège St-Joseph à Memramcook, ancêtre de l’Université de Moncton.
1867 : Parution du Moniteur Acadien, premier journal acadien.
1871 : Début d’une crise scolaire au Nouveau-Brunswick ayant pour enjeu la sauvegarde de l’enseignement français et religieux dans les écoles acadiennes et qui connaît son paroxysme par le décès du jeune Louis Mailloux et d’un jeune milicien écossais, lors d’une escarmouche à Caraquet en 1875.
1881 : Première Convention nationale des Acadiens à Memramcook (Nouveau-Brunswick). Le 15 août, jour de l’Assomption, est alors désigné Fête nationale des Acadiens.
1884 : Deuxième Convention nationale. Cette fois, un drapeau et un hymne national sont choisis. Ces deux symboles, «l’Ave Maris Stella» et le tricolore français agrémenté d’une étoile jaune aux couleurs papales et représentant la Vierge Marie, soulignent l’attachement des Acadiens à leur religion.
1955 : Plusieurs activités soulignent le bicentenaire de la Déportation.
1960 : Louis J. Robichaud devient le premier Acadien à être élu Premier ministre de la province du Nouveau-Brunswick.
1963 : Création de l’Université de Moncton, plus grande université francophone canadienne à l’extérieur du Québec.
1969 : Le Nouveau-Brunswick devient la seule province canadienne officiellement bilingue.
1977 : Première saison d’opération du Village Historique Acadien.

L’origine de l’Acadie

On peut situer les débuts du terme «Acadie» aux voyages de Giovanni da Verrazzano qui explore pour le compte du roi de France, entre 1524 et 1528, une bonne partie de la côte atlantique entre le fleuve Saint-Laurent et la Floride. À cette occasion, il aurait alors qualifié le territoire situé entre la côte du Delaware, du Maryland et de la Virginie de «Arcadie» parce qu’il lui rappelait cette région de la Grèce antique. Il semble que la fréquence du mot «cadie» (ou «quoddy») dans le vocabulaire micmac des Provinces maritimes, mot qui signifie «terre fertile», aurait ensuite permis le déplacement de ce nom ou de l’une ou l’autre de ses variantes (Larcadie, La Cadie ou l’Accady) pour désigner cette région.

On sait que c’est la recherche d’une route maritime vers l’Asie qui pousse à l’exploration du «nouveau continent» découvert par Colomb en 1492. Par la suite, les richesses recueillies en Amérique du Sud incitent la France et l’Angleterre à explorer les territoires plus au nord. On n’y trouve pas de métaux précieux, mais on remarque l’abondance de la morue, denrée importante dans l’alimentation des Européens. Dès la fin des années 1500, les pêcheurs qui fréquentent les côtes de l’Atlantique nord commencent aussi à ramener des fourrures obtenues des Amérindiens.

Ce n’est toutefois qu’au début des années 1600 que l’on procède à l’établissement de l’Acadie. En 1603, Pierre du Gua, sieur de Monts, obtient d’Henri IV la nomination de lieutenant-gouverneur des territoires français du Nouveau Monde. En juin 1604, sous la recommandation de Samuel de Champlain qui l’accompagne à titre de géographe, il décide d’établir sa colonie sur l’île Sainte-Croix, plus au sud des territoires déjà explorés par Jacques Cartier au siècle précédent. La rigueur de l’hiver met toutefois en évidence que ce fut un mauvais choix et, en 1605, de Monts déménage donc tout son monde à Port-Royal. C’est de ce site que l’Acadie va s’épanouir.

La Déportation des Acadiens (1755-1763)

De 1604 jusqu’à 1710, moment où elle devient anglaise pour de bon, l’Acadie change de mains une dizaine de fois devenant «Acadie» ou «Nova Scotia», au rythme des guerres et des traités. Au moment du traité d’Utrecht en 1713, on laisse en principe le choix aux Acadiens de devenir sujets britanniques ou de partir. En réalité, n’ayant pas de moyens pour déménager, les circonstances les forcent à rester. En fait, ni l’Angleterre ni la France ne souhaitent leur départ; l’une y voyant la base à une colonisation éventuelle, l’autre les fondements d’une reconquête.

Pris dans l’étau de ces deux grandes puissances et à l’ombre de la forteresse de Louisbourg construite par la France dès 1720, les Acadiens adoptent une position de neutralité et refusent de prêter un serment d’allégeance qui les forcerait à se battre en temps de guerre. En raison de la faiblesse de leur garnison, les autorités anglaises ne peuvent que tolérer ce comportement. Les officiers britanniques qui se succèdent à la tête de la Nouvelle-Écosse doivent donc se contenter d’un serment conditionnel qui reconnaît, du moins dans l’esprit des Acadiens, leur neutralité.

Or, la fondation de Halifax en 1749, avec le véritable début d’une colonisation britannique en Nouvelle-Écosse, marque un point tournant dans cette relation. Les nouvelles autorités anglaises ne démontrent plus la même patience qu’autrefois. Dans un contexte où la reprise de la guerre s’avère imminente en Europe, elles estiment qu’il est dangereux de tolérer une population franco-catholique dont l’allégeance est incertaine et, sans doute à leurs yeux, n’attend qu’une occasion favorable pour se soulever. Les Acadiens sont donc sommés de prêter un serment sans condition. Incrédules face au danger qui les attend, ils restent toutefois sur leur position. Dès lors, le processus conduisant à la Déportation s’amorce et, en juillet 1755, les membres du Conseil de Halifax entérinent l’ordre d’expulsion. C’est le début d’une chasse à l’homme qui dura plus de 8 ans…

On estime entre 12 000 et 20 000 le nombre d’Acadiens dans le territoire actuel des Provinces maritimes en 1755. De ce nombre, quelques milliers réussissent à fuir vers le Québec ou à se cacher dans la forêt. En tout et pour tout, entre 1755 et 1763, environ 7 000 Acadiens sont arrachés à leurs terres ancestrales pour être transportés en majorité vers les colonies de la Nouvelle-Angleterre. En 1763, le traité de Paris met fin à la guerre de Sept Ans et la proclamation royale de 1764 donne aux Acadiens l’espoir de revenir dans leur ancien pays.

La vie quotidienne des Acadiens

Comment peut-on décrire la vie des Acadiens entre la fin des années 1700 et le début des années 1900? Différente de la nôtre certes, mais tout de même assez similaire. Si plusieurs innovations ont grandement simplifié notre quotidien, il reste que pour nos ancêtres comme pour nous, le travail, la maison et la nourriture sont des préoccupations journalières qui visent à assurer la subsistance du foyer. Cela est d’autant plus vrai pour les Acadiens, puisqu’ils accordent une grande importance à la vie familiale.

En fait, la plupart des travaux quotidiens des Acadiens d’autrefois sont dédiés à la survie de leur famille et sont, pour une bonne part, consacrés à trouver son «pain quotidien». Selon leur âge et leur sexe, les tâches quotidiennes des membres de la famille varient. Par exemple, les travaux des deux parents sont bien différents. Ils ne sont pas tout à fait semblables non plus, selon le temps de l’année. Aussi, ils sont parfois interrompus par des fêtes qui marquent une pause dans la routine journalière ou le début de nouvelles tâches. C’est alors que s’exprime le plus ouvertement leur vie culturelle par l’entremise de coutumes et traditions qui soulignent ou encadrent ces occasions spéciales.

Ce sont ces aspects de la vie quotidienne des Acadiens d’antan (vie familiale, occupations journalières et annuelles, alimentation, culture et traditions) que l’on découvre ici.

1.1 La famille acadienne

Si de nos jours la famille peut prendre différentes formes, dans l’Acadie d’antan, entre la fin des années 1700 et le début des années 1900, elle est généralement formée du père, de la mère et de plusieurs enfants. Pour les Acadiens qui s’identifient alors davantage à l’ascendance paternelle – on dit, par exemple, «Pierre à Joseph à Pierrot» – la famille à son sens large de la parenté est très importante. Grâce au mariage sur lequel on s’appuie pour former ce réseau étendu qui facilite la subsistance, la famille constitue le pilier de leurs communautés, de leur vie socio-économique et de leur croissance démographique. Cela est d’autant plus vrai que seul le mariage permet de mettre au monde des enfants qui assurent la transmission du patrimoine familial.

Concrètement, l’importance de la famille peut aussi se voir au niveau de la fondation des villages acadiens. La plupart trouvent, en effet, leur origine d’une poignée de familles pionnières et bien souvent portent leurs noms. Ainsi, il n’est pas rare que l’on retrouve des concentrations familiales dans certaines régions. On peut dire, par exemple, que les Landry sont plus communs à Caraquet et les LeBlanc à Shediac. L’ampleur de ce phénomène est telle que les premiers curés ont bien du mal à appliquer les interdits religieux régissant le mariage et portant sur la consanguinité. D’ailleurs, ce n’est qu’en tenant d’une manière consciencieuse leurs registres paroissiaux – ces documents cruciaux aux recherches généalogiques de nos jours – qu’ils arrivent à maintenir un certain contrôle.

Il reste qu’au-delà de l’importance de la parenté, la survie du foyer acadien dépend essentiellement des efforts de ses membres; c’est-à-dire du travail du père, de la mère et des enfants. De leur plus jeune âge à la vieillesse avancée, tout un chacun se doit de contribuer aux nombreux travaux journaliers nécessaires à l’alimentation de la famille et à l’entretien de son établissement.

1.2 Au jour le jour

Jour après jour, la subsistance du foyer acadien demande des efforts constants. Ce qui n’est pas dire pour autant que le rythme de vie des Acadiens est plus stressant. Aussi, ils sont probablement du genre à suivre les conseils de saint Mathieu (livre 6, verset 34) : «À chaque jour suffit sa peine.» En fait, alors que certaines tâches sont annuelles ou saisonnières, la plupart reviennent tous les jours.

Pour la mère, par exemple, l’entretien du feu allumé dès son lever et l’approvisionnement régulier en bois de chauffage et en eau potable sont un souci quotidien pour compléter ses travaux ménagers (cuisson des aliments, nettoyage, etc.). Le père, lui, avant de partir aux champs, au bois ou à la mer, nettoie l’étable ou la grange et nourrit les animaux. Il s’occupe aussi des réparations urgentes, mais en réserve la plupart à la saison froide, entre la fin des récoltes et le début des labours.

Lors de ses absences, c’est bien entendu sa femme qui s’occupe de ces tâches. C’est elle aussi, avec l’aide de ses jeunes garçons et filles, qui est responsable de traire les vaches matin et soir, de ramasser les œufs des volailles et de voir à l’entretien du jardin ou potager. Souvent seule au foyer pour s’occuper de la ferme, le rôle de la mère est donc crucial à la survie de la famille acadienne.

Ce qui n’est pas dire que le père n’y fait pas sa part. Le travail sur sa terre (réparation des clôtures, défrichage de nouveaux champs, etc.), la coupe et le charroyage du bois de chauffage, etc., sont exigeants physiquement. Ajoutons à cela les périodes particulières (labours, récoltes, boucheries, etc.) puis les moments consacrés à d’autres occupations telles que la préparation du matériel de pêche, et on réalise que ses journées ne sont pas de tout repos.

1.3 Les cycles de l’année

Si la routine quotidienne du foyer acadien est similaire d’une journée à l’autre, il reste que l’année est ponctuée de corvées et d’occasions spéciales qui impliquent l’ensemble de la famille, voire même de la communauté. Bien que la notion de congé civil n’existe pas pour les Acadiens d’antan, l’église leur impose une quarantaine de fêtes religieuses «chômées». Or, en raison des liens étroits entre les calendriers religieux et agraire, ces périodes de repos sont plus nombreuses l’hiver.

Pour cette société traditionnelle où la subsistance dépend essentiellement d’activités saisonnières axées sur la belle saison, l’année active commence dès la fonte des neiges au printemps et se termine, pour ainsi dire, tard l’automne. C’est à ce moment que l’on entreprend, dans un premier temps, la préparation des semences et de la terre pour les cultures, puis, dans un second temps, que l’on procède aux récoltes et aux boucheries. En fait, on peut dire que tous ces travaux, avec entre autres la collecte et la conservation de nourriture, anticipent la venue de la saison froide. Par exemple, une bonne part de la cueillette des petits fruits (fraises, framboises, groseilles, bleuets, cerises-à-grappes, etc.) de l’été est bien appréciée l’hiver sous la forme de confitures et de préserves.

Ce n’est pas dire pour autant que les Acadiens sont totalement inactifs l’hiver. Ils doivent, par exemple, s’occuper des travaux ignorés l’été. Il faut aussi, bien sûr, s’occuper des animaux. Il reste que dès l’automne la famille passe plus de temps à l’intérieur. D’ailleurs, la mère apporte alors, tout comme au début du printemps, un soin particulier à la propreté de la maison avec un «grand ménage» où tout est lavé de fond en comble. L’hiver, elle est donc à son aise pour concevoir et réparer vêtements et pièces d’étoffe avec la laine et le lin préparés au cours de la belle saison.

1.3.1 Les corvées

En Acadie d’antan, plusieurs travaux agricoles et domestiques d’envergure sont trop exigeants pour une seule famille. À ces occasions, on fait appel aux voisins pour une corvée. La préparation du textile, en particulier, se prête souvent à ce type d’activité. On parle alors, par exemple, d’écarderie ou de foulerie.

Corvée très populaire en Acadie, l’écarderie consiste en la préparation de la laine : «Quand les chaleurs de l’été commençaient, chacun tondait des brebis. Puis, dehors, dans de grands chaudrons, on faisait bouillir la laine, pour la nettoyer. Après l’avoir fait sécher au soleil, on l’écharpait pour pouvoir la carder plus facilement. Elle était prête pour l’écarderie. Les femmes voisines et d’autres amies étaient invitées avec leurs cardes et leur tablier. A dix ou douze écardeuses, la laine passait vite. Après quelques heures de travail, où la jasette avait sa grande part aussi, la laine s’amoncelait devant chaque écardeuse en boudins soyeux prêts à filer.» (Chiasson, Père Anselme. Chéticamp, Histoire et traditions acadiennes, Éditions des Aboiteaux, Moncton, 1972.)

Une corvée se caractérise d’abord par son ambiance de fête et par l’entraide entre voisins. C’est le cas de la corvée de foulage de tissu, la foulerie. Durant les longues soirées de la saison froide, les pièces d’étoffe tissées laine sur laine sont foulées pour les rendre plus épaisses, ce qui permet la confection de vêtements chauds et durables qui ne rétrécissent pas au lavage. La coutume veut qu’on fasse appel à tout le voisinage pour ce travail. Une bonne foulerie dure parfois plusieurs heures et occupe huit fouleurs. Pour briser la monotonie de la tâche et pour coordonner leurs mouvements, des chansons rythmées les accompagnent. Puis, pour remercier les hommes de ce travail exténuant, les femmes préparent un bon repas qu’on mange avec grand appétit avant de finir la soirée avec un frolic.

1.4 Les étapes de la vie

C’est surtout au niveau du passage d’un état à l’autre, de l’enfance à l’âge adulte par exemple, que les étapes de la vie de nos ancêtres se distinguent. Ainsi, plusieurs coutumes les accompagnent généralement pour souligner leur importance. Cela est vrai en particulier du mariage qui occupe un rôle primordial pour les Acadiens et la survie de leur communauté. En Acadie traditionnelle, par exemple, lui seul permet la vie de couple et la procréation. On considère même que c’est essentiellement sa principale fonction. Peu de temps s’écoule donc normalement avant que la jeune mariée devienne enceinte et donne naissance au premier de ses nombreux enfants à venir.

Puisqu’on peut difficilement subvenir seul à ses besoins dans l’Acadie de nos ancêtres, le mariage est aussi crucial à la survie de l’individu. Aussi, on cherche dès l’adolescence (inaugurée par la grande Communion solennelle, c’est-à-dire vers 14 ans pour les filles et 16 ans pour les garçons) à se marier. D’autant plus que dans la mentalité de l’époque, le mariage consacre le passage à l’âge adulte. Si la question est moins pressante pour l’Acadien qui veut d’abord bien s’établir, l’Acadienne, elle, s’inquiète tôt de son sort. Elle ne veut surtout pas «coiffer sainte Catherine», être célibataire passé l’âge de 25 ans : elle devrait alors se résoudre à son rôle de vieille tante ou se découvrir une vocation religieuse!

Si le mariage marque d’abord l’établissement d’une nouvelle famille, il consacre aussi, pour les Acadiens, une alliance entre deux groupes familiaux. Il est donc, en conséquence, encadré par un rituel important. On pense notamment à la «grande demande» où le prétendant exprime officiellement son désir aux parents de la jeune fille et essaie de leur prouver qu’il sera capable de bien s’occuper d’elle.

1.4.1 La grande demande

Bien souvent en Acadie d’antan, le mariage découle plus d’un certain respect que d’un véritable amour. De part et d’autre, on cherche un bon «parti», une personne qui peut nous aider à fonder un foyer. Du côté des parents, on souhaite aussi «s’associer» à une famille qui peut nous aider en cas de besoin. Dans ces circonstances, leur consentement est donc crucial. D’où l’importance d’une demande officielle, la grande demande, où le jeune homme peut présenter ses atouts et où l’avis des parents de la jeune fille est clairement exprimé.

Mais avant d’en arriver là, les prétendants ont d’abord dû respecter certaines traditions pour se fréquenter. En principe, ils ont fait connaissance en public. Ils se sont probablement rencontrés à quelques reprises, par exemple, lors d’une corvée. Après un certain temps, le jeune homme se rend à l’occasion veiller chez les parents de la jeune fille. Puis, après environ six mois, il lui fait sa «petite demande». Ici, il ne cherche pas nécessairement son accord, car elle lui aurait déjà probablement manifesté son désintérêt. Non, c’est plutôt l’opinion de ses parents qui le préoccupe : «Penses-tu qu’ils accepteraient si…?». Selon la réponse, il procède ou non à la grande demande.

En fait, même si son résultat est pratiquement connu d’avance, la grande demande reste longtemps un rituel obligatoire. De région en région, elle peut varier; mais ces grands moments restent les mêmes. On pense, notamment, à l’offrande de cadeaux par le jeune homme pour s’assurer les bonnes grâces de ses futurs beaux-parents, puis au moment où il se lève pour leur demander solennellement la main de leur fille. Cette formalité terminée, on procède à la publication des bans, c’est-à-dire à l’annonce officielle du mariage à venir dans trois semaines environ.

1.5 L’alimentation des Acadiens


La nourriture quotidienne des Acadiens dépend essentiellement de leur occupation et de leur milieu. Les produits de leur ferme, de leur pêche et de leur chasse forment donc la base de leur alimentation. En fait, pour plusieurs familles acadiennes, leur nourriture est plus variée l’hiver : on consomme alors les réserves accumulées lors de la belle saison. En effet, de chaque produit de la récolte, de la pêche ou de la chasse, seule une part est consommée fraîche, le reste étant transformé et entreposé pour la saison froide. Par exemple, au moment de la boucherie l’automne, seule une partie de la viande de porc (parfois de bœuf) est servie fraîche puisque le reste est salé pour les mois d’hiver.

Leurs terres étant dans bien des cas peu productives, le hareng salé et les patates (bouillies, grillées ou râpées) sont souvent à l’honneur au menu. À ces deux aliments, on peut aussi ajouter, bien sûr, plusieurs légumes du potager (oignons, pois, fèves, fayots, blé d’Inde, etc.) généralement servis bouillis. Soulignons ici que leurs recettes, généralement simples, sont typiquement très salées, en raison de leurs méthodes de conservation des aliments où l’utilisation du sel est abondante.

De leurs cultures, les Acadiens obtiennent l’avoine, le sarrasin (surtout populaire au Madawaska) et l’orge qui remplace souvent le blé, pour la préparation de farine servant à la confection du pain, de crêpes ou galettes. Le pain, aliment essentiel à la subsistance, est cuisiné à partir d’un levain à base de houblon et cuit dans la braise de la maçonne (âtre du foyer), un poêle à deux ponts ou un four de terre glaise commun. Bien sûr, ce pain est en particulier apprécié avec de la mélasse et du thé obtenus des commerçants en échange de viande, de beurre ou d’œufs frais produits sur leur ferme.

1.5.1 Quelques exemples de recettes acadiennes*

*Source : Cormier-Boudreau, Marielle et Melvin Gallant. La cuisine traditionnelle en Acadie, Les Éditions de la Francophonie, Moncton et Saint-Nicolas, 2002.

Soupe au blé d’Inde*

3 tasses de patates coupées en dés
3 tasses d’eau
1 gros oignon
2 c. à soupe de beurre
2 tasses de lait
1½ tasse de blé d’Inde en grains (maïs)
sel et poivre
1 c. à soupe de beurre


Cuire les patates à l’eau salée. Si on a du blé d’Inde frais, enlever les grains des épis et les faire cuire avec les patates.

Pendant ce temps, faire blondir l’oignon dans le beurre. Ajouter le lait. Laisser chauffer.

Y ajouter les patates, le blé d’Inde et l’eau de cuisson. Assaisonner au goût. Laisser reposer quelques minutes.

Avant de servir, ajouter une cuillerée à soupe de beurre.


Fricot aux coques*

½ seau de coques en coquille
2 oignons hachés
2 c. à soupe de beurre
8 tasses d’eau
4 tasses de patates en dés
sel et poivre
beurre


Dans un chaudron bien couvert, faire cuire doucement les coques (sans ajouter d’eau) jusqu’à ce qu’elles soient entrouvertes.

Pendant ce temps, faire frire les oignons dans le beurre jusqu’à ce qu’ils soient bien transparents.

Ajouter l’eau, le jus de coques (passé à travers un coton à fromage pour éliminer le sable), les patates, le sel et le poivre et cuire durant 20 minutes.

Retirer les coques de leur coquille. Enlever la membrane qui recouvre la tétine. Ajouter les coques nettoyées au bouillon.

Laisser reposer 5 minutes et ajouter un morceau de beurre au moment de servir.

Variante : On peut remplacer la moitié de l’eau par du lait. Dans ce cas, on ajoute le lait à la fin seulement, lorsque la cuisson est terminée. Laisser chauffer, ajouter un morceau de beurre et servir.

Fricot aux palourdes : On procède de la même façon que pour le fricot aux coques, sauf que l’on ouvre les palourdes crues, avec un couteau, en prenant soin de bien conserver le jus. On n’ajoute les palourdes au bouillon que lorsque celui-ci est complètement cuit.

Morue «sec» bouillie*

2 livres de morue séchée
¼ de livre de lard salé (ou frais)

Faire dessaler la morue toute une nuit (15 à 18 heures).

La mettre à bouillir dans un chaudron avec de l’eau froide. Aux premiers bouillons, vider l’eau et recommencer avec de l’eau fraîche. Laisser mijoter une vingtaine de minutes.

Dans une poêle, mettre les grillades de lard salé avec un peu d’eau. Laisser bouillir 2 ou 3 minutes et jeter l’eau. (Si on utilise le lard frais, omettre cette opération.) Faire griller le lard jusqu’à ce qu’il soit bien croustillant.

Lorsque la morue est cuite, l’égoutter et la servir avec des patates bouillies, la graisse de lard et les grillades.

On peut aussi servir la morue accompagnée de beaucoup d’oignons hachés rôtis dans la graisse, ou encore avec une sauce aux oignons.

Variante : Aux Iles-de-la-Madeleine, on fait avec de la morue ou du flétan salés ce que l’on appelle «l’accommodage de poisson salé». Mettre les patates en purée et défaire la morue cuite en petits morceaux. Mélanger avec une sauce aux oignons et mettre dans un plat allant au four. Recouvrir de grillades et faire cuire à 375 oF une quinzaine de minutes.

Pâté à la viande*

2 livres de porc
2 livres d’autres viandes (lièvre, bœuf, poulet)
1 gros oignon haché
sel et poivre
eau
épices au choix : sarriette, clou de girofle en poudre
2 c. à soupe d’oignon haché
1 c. à soupe de farine
croûte à pâté

Couper le porc et le bœuf en cubes de ½ pouce et le reste de la viande en gros morceaux.

Mettre dans un chaudron avec l’oignon, le sel et le poivre et suffisamment d’eau pour couvrir les ingrédients. Laisser cuire doucement environ 1½ heure. Ajouter de l’eau si nécessaire.

½ heure avant la fin de la cuisson, ajouter les épices et les 2 cuillerées d’oignon.

Laisser refroidir, enlever la viande des os, couper en petits morceaux et remettre dans le jus de cuisson.

Épaissir le jus avec la farine délayée et faire bouillir encore 2 ou 3 minutes.

Laisser refroidir la préparation avant de la mettre dans une croûte.

Donne 3 ou 4 pâtés.

Variante : Dans certaines régions du nord-est du Nouveau-Brunswick, on ajoute des patates en cubes au pâté à la viande.


Fayots au lard*

2 tasses de fèves
eau froide
1 tasse de lard salé ou frais coupé en tranches
sel et poivre

Si on utilise du lard salé, le faire dessaler une nuit à l’eau froide.

Laver les fayots et les laisser tremper dans de l’eau toute une nuit. Égoutter.

Prendre un chaudron de fonte ou de préférence un récipient en terre cuite. Recouvrir le fond d’un rang de lard. Ajouter un rang de fayots et continuer ainsi en alternant avec le lard. Ajouter le sel et le poivre et recouvrir d’eau froide. (Si on utilise du lard non dessalé, mettre très peu de sel ou pas du tout.)

Laisser mijoter très lentement au moins 4 heures. On peut les faire cuire sur le poêle ou de préférence au four.

Il est nécessaire d’ajouter de l’eau froide de temps en temps pour qu’il y en ait toujours à l’égalité des fayots.

Au moment de manger, on ajoute souvent de la mélasse ou du sucre dans l’assiette. Servir avec du pain frais, des biscuits chauds ou des ployes.

Variante : On peut faire le blé d’Inde lessivé au lard en procédant de la même façon que pour les fayots au lard. On n’a pas besoin cependant de faire tremper le blé d’Inde avant de l’utiliser.

Pets de sœur*

Pâte

3 tasses de farine
6 c. à thé de poudre à pâte
1 c. à thé de sel
1 c. thé de sucre
½ tasse de saindoux
1 tasse de lait (environ)

Garniture

beurre
1 tasse de sucre brun (cassonade)
1 c. thé de cannelle
1 tasse d’eau

Tamiser et mélanger les ingrédients secs. Incorporer le saindoux et ajouter graduellement le lait pour en faire une pâte plutôt molle.

Rouler assez mince, mais toutefois plus épais qu’une pâte à tarte. Beurrer la pâte avec du beurre mou, couvrir de ¼ de pouce de sucre brun et saupoudrer de cannelle.

Enrouler la pâte comme un gâteau roulé et la trancher en rondelles d’environ ½ pouce d’épaisseur.

Verser l’eau dans un plat allant au four.

Mettre les rondelles dans le plat et cuire à 375 oF, jusqu’à ce qu’elles soient bien dorées. Environ 30 minutes.

Variante : On peut remplacer le sucre et la cannelle par de la confiture de pommes de pré (canneberges).

Bière et vin du pays*

Autrefois, on faisait de la bière à l’orge, au blé, aux jeunes pousses d’épinette, aux pissenlits ou au houblon. On ajoutait de l’eau, de la levure et un peu de sucre à l’une ou l’autre de ces plantes et on laissait fermenter plusieurs jours.

On fabriquait aussi des vins à partir de salsepareille, de cerises sauvages, de poires-âcres, de rhubarbe, de blé, de pissenlits et de betteraves. Ces deux derniers étaient cependant les plus populaires.


Vin aux pissenlits*

16 tasses de fleurs de pissenlits
16 tasses d’eau bouillante
3 livres de sucre blanc
2 carrés de levure

Laver les fleurs de pissenlits. Mettre dans un récipient en terre cuite appelé croque.

Verser l’eau bouillante sur les fleurs et laisser tremper pendant 5 jours, en brassant bien chaque jour. S’il se forme du moisi dessus, il faut l’enlever. Bien couvrir.

Au bout de 5 jours, couler le jus, ajouter le sucre et réchauffer le mélange en brassant pour faire fondre le sucre. Laisse refroidir.

Lorsque le mélange est tiède, y ajouter la levure défaite, brasser encore et laisser fermenter durant 2 semaines.

Dès que la fermentation est terminée, filtrer le vin et le mettre en bouteilles. Ne pas fermer hermétiquement avant que la fermentation ne soit complètement terminée.

1.6 Folklore et croyances des Acadiens

Parler de la culture populaire et du folklore des Acadiens, c’est bien entendu s’attarder à leurs pratiques religieuses, aux fêtes qu’ils observent et à leur tradition orale.

La Déportation ne réussit pas à détruire les fondements ancestraux de leur identité. Si l’isolement et l’abandon portent les Acadiens, à la fin des années 1700, à un certain relâchement moral, les missionnaires les ramènent sur le droit chemin au cours du siècle suivant. De sorte qu’ils restent, dans leur nouvelle Acadie, profondément attachés à la religion catholique et à la langue française, traits dominants de leur culture populaire. Ceci est très évident au niveau de leurs symboles nationaux, définis à partir des années 1880 et articulés autour de la soumission au pape et à la Vierge Marie.

Longtemps illettrés, les Acadiens maintiennent une riche tradition orale meublée de contes, de légendes, de complaintes et de chansons folkloriques. Particulièrement appréciée lors des longues soirées d’hiver, cette littérature orale permet à la fois la préservation du souvenir de leurs origines ou d’événements tragiques, et constitue tant un outil de divertissement que d’éducation morale. Importée du centre-ouest de la France et rescapée de l’ancienne Acadie, elle est agrémentée au cours des années par la contribution des marins et des étrangers qui visitent leurs communautés, puis par les bûcherons qui reviennent des chantiers avec leurs nouvelles histoires.

Dominés par les thématiques de l’exil ou du retour, du purgatoire et de l’enfer, du bien et du mal, ces récits sont empreints du merveilleux, mais conservent un fond de vérité. Mettant généralement en vedette un héros, ils ont souvent pour scène la mer et ses caprices. L’Anglais et l’Amérindien y ont aussi parfois leur place, le premier y occupant alors le rôle de l’anti-héros ou de l’être de faible moralité, tout comme le second, d’ailleurs, à qui l’on attribue des pouvoirs mystiques.

1.6.1 Les conventions et les symboles nationaux des Acadiens

Les Conventions nationales des Acadiens qui se tiennent à partir de 1881 à Memramcook pour se poursuivre à Miscouche, Île-du-Prince-Édouard (1884), à Pointe-à-l’Église, Nouvelle-Écosse (1890) et à Caraquet, Nouveau-Brunswick (1905), sont les premiers grands ralliements acadiens depuis 1755. Pour combler une absence de pouvoir politique tout au long des années 1800, c’est par l’entremise de ces grandes réunions à caractère nationaliste que les Acadiens se sont donnés des symboles identitaires. En 1881, une fête nationale est choisie (celle de l’Assomption le 15 août), puis, en 1884, c’est au tour d’un drapeau (le tricolore français avec, dans le bleu, l’étoile Stella Maris jaune aux couleurs papales) et d’un hymne national, «l’Ave Maris Stella». Ses symboles, qui soulignent leur dévotion à la Vierge Marie et leur soumission au pape, démontrent non seulement un attachement des Acadiens à leur culture catholique mais aussi à leur origine française.



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Le foyer acadien et ses composantes


À quoi ressemble donc le foyer des Acadiens dans leur nouvelle Acadie? Lorsqu’ils arrivent en Amérique, les Acadiens s’inspirent de leurs ancêtres Français pour construire la maison qui abrite leur famille. Mais on sait que la Déportation a une grande influence sur leur manière de vivre et les laisse pendant longtemps avec très peu de ressources pour construire leurs habitations.

De manière générale, entre la fin des années 1700 et le début des années 1900, on peut dire que ces maisons sont généralement plus simples que celles de leurs voisins anglophones. Cependant, il est évident que selon leur région et leur période d’établissement, l’architecture de ces habitations peut varier. Cela est aussi vrai pour leur aménagement intérieur et extérieur. Le mobilier et les dépendances de la maison, par exemple, sont sûrement influencés par la manière de vivre de la famille concernée.

Sans doute que cette simplicité se reflète aussi dans le costume des Acadiens et les textiles qu’ils utilisent. En fait, ces vêtements et ces matériaux ne changent pas tellement tout au long des années 1800. Dans certaines régions isolées, le costume traditionnel acadien persiste même jusqu’au début des années 1900.

2.1 L’habitation acadienne et son architecture

Suite à la Déportation, les Acadiens se retrouvent sans demeure ni pays. Leurs confortables habitations d’inspiration française sont disparues avec l’ancienne Acadie et leurs terres d’autrefois occupées par des étrangers. Jusqu’à la fin des années 1700, la peur de devoir tout quitter à nouveau et le peu de ressources à leur disposition influencent grandement leur établissement. Ils ont alors l’impression de ne pas s’installer pour de bon et leurs maisons, en conséquence, sont longtemps caractérisées par la simplicité. Généralement de pièces sur pièces équarries à la hache, type d’habitation en fait commun jusqu’au milieu des années 1800, elles sont construites à la hâte, très rustiques et possèdent peu d’ouvertures.

Si cela est vrai pour toutes les régions acadiennes, on y trouve tout de même des particularités. Influencés par la mer ou la forêt, les Acadiens ne sont pas seuls dans leur nouvelle Acadie. Que ce soit à Caraquet, Memramcook ou Saint-Basile, différentes tendances s’affichent au début des années 1800 avec l’arrivée, par exemple, d’Écossais dans leur communauté. Vers ce moment, les concessions de terres permettent enfin une certaine permanence et les habitations deviennent plus soignées. Longtemps dépourvues de revêtement, on y ajoute des planches à clins ou des bardeaux de bois. Assez rare semble-t-il, en ancienne Acadie, le bardeau de cèdre de fabrication artisanale, puis mécanisée, devient alors très familier et le reste toujours au début des années 1900.

Vers 1850, ces habitations sont dorénavant plus spacieuses et confortables : ce n’est plus la disponibilité des outils et des matériaux qui décide de leur allure, mais davantage la façon dont on veut y vivre. Assise sur une fondation en pierres, la maison à colombages verticaux (aussi appelée maison de charpente), recouverte de planches, prédomine maintenant et l’habitation de pièces sur pièces, d’abord à queue d’aronde puis à poteau à coulisse, devient graduellement plus rare.

2.2 L’habitation acadienne : l’espace habitable

La simplicité de la maison acadienne, suite à la Déportation, se répercute bien sûr dans son espace intérieur. Ainsi, cette habitation est longtemps limitée à une seule pièce. À la fois cuisine, salle commune et chambre à coucher, elle est chauffée à l’aide d’un foyer en pierre, efficace pour la cuisson des aliments mais très peu contre les grands froids de l’hiver. Dans un premier temps, le plancher n’est simplement que de terre battue et on n’y trouve pas de cave.

L’introduction du poêle à bois est sans doute l’événement le plus marquant dans l’évolution de cette maison. Sans pour autant disparaître du jour au lendemain, la maçonne est surpassée par le poêle dans la cuisine vers le milieu des années 1800. Dans certains cas, le foyer en pierre y perdure toutefois quelques années, en parallèle avec ce nouveau mode de chauffage qui nécessite moins de bois mais qui est plus dispendieux à l’achat.

Avec la généralisation du poêle qui permet un chauffage plus efficace, l’évolution de la maison peut mieux répondre aux besoins des membres de la famille plus nombreux qu’auparavant. L’intérieur, mieux chauffé et plus éclairé grâce aux fenêtres moins rares, subit un cloisonnement, c’est-à-dire sa division en différentes pièces destinées à un usage précis. La cuisine devient plus petite et séparée de la chambre à coucher commune. Certaines familles, en quête d’un soulagement des chaleurs de la belle saison, construisent aussi une cuisine d’été.

Plus tard, la construction d’annexes permet aux parents et aux enfants de trouver un peu d’intimité avec leur chambre individuelle. Longtemps réservé à l’entreposage et sans autre accès qu’un escalier ou une échelle rudimentaire, l’utilisation du grenier puis du deuxième étage, en tant qu’espaces habitables, se répand aussi dans la seconde moitié des années 1800 avec la construction d’un escalier plus élaboré.

2.3 Mobilier et culture matérielle

Suite à la Déportation, les Acadiens doivent pour survivre parer au plus pressé avec le peu de ressources à leur disposition. Règle générale, le mobilier acadien est donc fait de pin en raison de la grande maniabilité de ce bois et de son abondance dans la région. Les meubles sont d’une extrême simplicité et généralement fabriqués par l’usager avec les mêmes outils et les mêmes techniques utilisés pour sa maison. Jusqu’au début des années 1800, le mobilier est polyvalent et se limite à une table, quelques bancs et aux lits. Les nombreux coffres servent aussi bien pour s’asseoir que pour ranger. Très rustiques, les meubles sont essentiellement utilitaires et sans style particulier : sobres, ils comptent peu d’enjolivures ou de décorations.

Avec un plus grand souci du confort vers le milieu des années, on trouve une plus grande variété du mobilier. Certains meubles deviennent plus fréquents tels que les chaises qui remplacent les bancs. Les nombreux coffres laissent aussi leur place aux armoires et commodes. Souvent encastrée, l’armoire de coin fait alors partie de la maison et sa mouluration s’adapte souvent à celle du décor. Le tout demeure par contre très simple : peu de raffinement et d’ornementation, combiné avec un choix toujours restreint de matériaux.

Plus tard, au moment de la «Renaissance acadienne» dès les années 1860, ce mobilier devient plus raffiné. La nouveauté du salon, par exemple, demande des meubles plus soignés. Destiné à la grande visite, on y rassemble ce que l’on possède de plus beau et confortable. La disponibilité du tour à bois marque aussi le style, surtout au niveau des pattes de chaises, de tables, etc. La fin des années 1880, pour sa part, marque la venue du meuble manufacturé, éventuellement responsable de la disparition du mobilier de fabrication domestique.

2.4 Les dépendances

Puisque la famille acadienne doit parer au plus urgent lors de son installation, ce n’est qu’après avoir bien établi son habitation et défriché une certaine superficie de terre que l’on pense construire de manière permanente les autres bâtiments de la ferme nécessaires à la culture de la terre et à l’élevage des animaux. Dans un premier temps, la plupart des premières dépendances construites sont donc rudimentaires.

Au cours de la première décennie du nouvel établissement, les dépendances rudimentaires de bois rond ou de broussailles («shed», enclos à poules et animaux, etc.) sont peu à peu remplacées par des bâtiments, le poulailler par exemple, permanents et durables. Même si l’occupation principale de la famille concernée n’est pas l’agriculture, la construction d’une grange est malgré tout nécessaire puisque l’on possède généralement quelques animaux de ferme. Le hangar est aussi très apprécié pour le rangement du bois de chauffage et des agrès de pêche l’hiver. Sans oublier la construction du caveau à légumes, essentiel à toutes les familles.

Après quelques saisons, les «bouchures» temporaires sont aussi remplacées par des clôtures de lisses solides et durables. Plus qu’une simple ligne de démarcation entre deux propriétés, les clôtures restent essentielles à pratiquement tous les établissements acadiens jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Par leur érection, on veut bien sûr empêcher la fuite des animaux, mais surtout protéger ses cultures contre les ravages des bêtes errantes. Puisque aller chercher l’eau potable à la source la plus rapprochée demande beaucoup de temps, on veut aussi creuser le plus tôt possible un puits où installer une pompe à eau manuelle. Cela est vrai aussi pour la «bécosse» non loin de la maison en arrière, remplacée plus tard par la «chiotte» adjacente à l’habitation.

2.5 Le costume traditionnel acadien

À leur départ de la France, les Acadiens apportent avec eux l’habillement particulier à leur province d’origine. Leur premier costume est donc similaire à celui des paysans du Poitou ou des environs.

Dès leur établissement, la laine et le lin sont les principales composantes du costume acadien, mais petit à petit il connaît une évolution. Au début des années 1800, par exemple, on commence à utiliser le coton et d’autres étoffes trouvées chez les marchands. Vers 1850, l’homme adopte le complet, tandis que la femme délaisse graduellement le mantelet et la jupe pour adopter la robe. Au même moment, la toile de Nîmes (denim) devient plus populaire pour la confection des fracs et salopettes. Les sabots, eux, sont aussi peu à peu remplacés par des «souliers de peau», puis par des produits manufacturés.

Simples, amples et fonctionnels, ses vêtements fabriqués à la main offrent une grande liberté de mouvement. Durables, ils sont transmis aux nouvelles générations grâce aux travaux d’entretien continuels des femmes qui raccommodent le linge, remaillent les bas de laine ou rapiècent les pantalons. Trop usés, ils ne sont pas pour autant jetés : ils sont plutôt transformés en «couvertes de guenilles» ou intégrés à de la laine fraîche pour la confection de nouveaux vêtements.

Finalement, chez les anciens Acadiens, l’uniformité et le respect des notions traditionnelles de pudeur et de modestie sont de règle. Et cela est vrai tant pour l’homme que pour la femme. Chacun a son habit qui répond aux normes sociales et morales de l’époque. Aussi, malheur à la personne qui cherche à se distinguer par son costume: elle risque la sanction religieuse ou la dérision. Assez similaire d’une famille à l’autre, il n’évolue donc pratiquement pas avant la seconde moitié des années 1800 et persiste même jusqu’au début des années 1900 dans certaines régions isolées.

2.5.1 Les vêtements de la femme et de l’homme

La vertu de l’Acadienne d’antan est protégée par plusieurs vêtements. En fait, son costume est un véritable montage. D’abord, elle porte la chemise de corps à grandes manches. Faite de coton non blanchi, elle lui sert aussi pour la nuit et n’est enlevée que pour être lavée. En deuxième lieu et conçu avec le même textile, suit le petit corset boutonné à l’avant et qui descend jusqu’à la taille. Le jupon (ou cotillon) est la pièce suivante. Il est porté par-dessus la chemise de corps avec l’ouverture (ou mégaillière) mise à l’arrière. Le mantelet complète l’habillement jusqu’à la taille et recouvre la chemise de corps. La jupe (ou cotte), qui peut être en étoffe du pays ou en droguet, recouvre le jupon et la besace. Le mouchoir de cou de linon fin cache la chemise de corps et complète son costume avec la croix. L’Acadienne porte aussi une coiffe appelée câline (de couleur la semaine, mais blanche le dimanche) et un tablier (blanc le dimanche, mais rayé bleu et blanc la semaine).

Le costume de l’homme est beaucoup moins complexe. Il est simplement composé d’une chemise de lin écru, d’un gilet de lainage fin, d’un pantalon à clapet et d’un bonnet (rouge ou gris) graduellement remplacé par un chapeau de feutre noir au cours du 19e siècle. Bien sûr, l’Acadien porte aussi des sous-vêtements de laine, soit tissés, soit tricotés qui sont portés autant l’été que l’hiver.

Finalement, tant la femme que l’homme portent des bas de laine de couleur naturelle, gris ou bleu indigo, puis des mocassins ou des sabots parfois rembourrés de paille pour absorber l’humidité. Fabriqués à partir d’un bloc de bois franc léger tel le saule ou le peuplier, les sabots ne sont probablement plus portés dans la seconde partie des années 1800. Après la généralisation des souliers de peau, on s’en sert surtout en tant que couvre-chaussures dans la pluie ou la boue des champs.

2.5.2 Les couvertures

Parmi les vestiges de la tradition populaire de l’Acadie d’antan, les couvertes sont les témoins les plus explicites de toute une manière de vivre reflétant l’économie de moyens. Entièrement faites de matériaux de récupération, leur fabrication nécessite en effet le déploiement de trésors de patience et d’économie. Contrairement à la coupe et à la confection des vêtements qui laissent peu de place à la fantaisie en raison des critères rigides qui les définissent, la confection de couvertures permet aux femmes d’exprimer une certaine créativité. Durant les longs mois d’hiver, la maîtresse de maison, après avoir trié et découpé en minces bandelettes les vêtements usés, les tisse ensuite au métier pour en faire des couvertes «de brayons, de guenilles ou de rags», comme on les appelle à l’époque.

Les couvertures les plus communes sont cependant tissées avec de la laine provenant des «défaisures» de vieux vêtements qui a été cardée, puis mélangée à de la laine neuve. Blanches, à deux laizes, elles servent également de draps. Tirées comme les précédentes de matériaux de récupération, on retrouve aussi les fameuses couvertes piquées dont le dessin est souvent emprunté aux voisins anglo-saxons. Les couleurs et les motifs de ces modèles essentiellement utilitaires sont agencés avec soin et les résultats tiennent parfois du miracle.

2.6 Les textiles

La fabrication artisanale des tissus est une occupation importante des Acadiens d’antan. En effet, jusqu’au début des années 1900, de nombreuses familles produisent et transforment leur lin et leur laine en divers textiles.

Au printemps, les étapes de transformation démarrent. Elles font appel à toute la maisonnée, s’étendent sur plusieurs mois et peuvent parfois impliquer tout le voisinage dans des corvées. Les hommes voient à la semence du lin en mai, à la tonte des moutons à la fin du printemps et au tannage des peaux des bêtes à cornes tuées l’automne précédent. Les femmes, elles, se chargent du cardage, du filage, etc. À l’automne, les plantes de lin arrachées à la main sont mises à rouir durant plusieurs semaines sur un pré humide. Par ce «rouissage», on veut isoler les fibres grâce à l’humidité qui détruit la matière gommeuse qui les soude. La «chaufferie», elle, sèche la tige pour la rendre cassante et plus facile à broyer. Suit le «brayage» où le lin est écrasé au moyen d’une broie pour en dégager la filasse, puis nettoyé par l’«écochage» et le peignage. La fibre est alors enroulée autour d’une quenouille et filée à l’aide du rouet.

Pour ce qui est de la laine, après la tonte, les femmes se chargent de la laver à l’eau tiède en prenant soin de ne pas perdre son huile naturelle. Puis, on la sèche sur l’herbe ou sur les clôtures. Il faut ensuite l’écharpiller avec les doigts pour séparer les fibres et éliminer les brins d’herbe ou autres déchets pris dans la laine. À l’aide de petites planches couvertes de fines broches de métal, on la carde ensuite en peignant les fibres pour en faire des «rollons» prêts à filer avec le rouet. Vient finalement le tissage, étape similaire à celle du lin.

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Les Acadiens et leur paysage

Suite à la Déportation, les Acadiens s’installent le long des côtes des Provinces maritimes et se retrouvent, à partir de la fin des années 1700, dans un environnement fort différent. En fait, on peut dire que l’on passe alors d’une Acadie de la terre à une Acadie de la mer, puisque le paysage de leur nouveau «pays» n’offre pas les mêmes possibilités de subsistance qu’autrefois. Ceci, bien entendu, se répercute dans leur existence. D’agriculteurs qu’ils étaient avant 1755, plusieurs Acadiens sont devenus pêcheurs car leurs nouvelles terres côtières sont peu fertiles. D’où l’obligation pour certains de pratiquer plusieurs occupations. Certes, l’agriculture demeure importante, mais l’utilisation d’anciennes méthodes, telle celle des aboiteaux, est dorénavant plus difficile.

Ce nouveau paysage acadien, c’est aussi un « pays » caractérisé par l’isolement. Mais, alors que les Amérindiens vivent plus à l’écart qu’autrefois, les anglophones, eux, sont plus présents. Les systèmes de transport et de communication peu développés rendent aussi les relations avec l’extérieur très difficiles. Et cela même si l’établissement de journaux et l’arrivée du train, à la fin des années 1800, permettent une certaine ouverture sur le monde.

C’est donc l’occupation de leur nouvelle Acadie que l’on découvre ici, par la présentation de leurs nouvels établissements, de l’exploitation de leurs ressources et des relations des Acadiens avec les autres communautés.

3.1 L’Acadie des Provinces maritimes

Jusqu’au milieu des années 1700, l’Acadie est essentiellement positionnée sur la Nouvelle-Écosse et l’extrême sud du Nouveau-Brunswick. Aussi, bien qu’à la veille de la Déportation on retrouve quelques petits centres dans l’ensemble des Provinces maritimes, la majorité des Acadiens habitent les régions de Grand-Pré, d’Annapolis-Royal, de Pigiguit et de Beaubassin. Mais le Grand Dérangement bouleverse ce paysage.

Suite à l’exil, plusieurs Acadiens reviennent dans les Provinces maritimes. Leurs terres ancestrales, désormais occupées par des colons britanniques, leur sont toutefois perdues à jamais. Bien sûr, ils n’ont d’autre choix que de chercher ailleurs, mais où? Longtemps hésitantes à leur accorder des terres, les autorités anglaises leur imposent plusieurs restrictions, dont celle de s’installer en petits groupes dispersés. Motivées par une certaine volonté de s’établir à l’écart des Anglais, la majorité des familles acadiennes n’ont donc d’autre choix que d’opter pour les régions côtières. D’autant plus qu’elles subissent l’intense pression des colons britanniques qui accaparent les meilleurs sites et qui sont de plus en plus nombreux dès les années 1780.

Si certains sites fréquentés avant 1755, tels que Memramcook et Petitcoudiac, reçoivent à nouveau des familles acadiennes dès les années 1760, la plupart d’entre elles s’installent dans les établissements de la baie Sainte-Marie, de Caraquet, de Bouctouche, de Rustico, etc. D’autres communautés telles que Saint-Basile, dans les profondeurs de la forêt du Nouveau-Brunswick, sont aussi établies par des Acadiens à la fin du 18e siècle, alors que les environs de Sainte-Anne (Fredericton) sont marqués par l’arrivée massive de Loyalistes qui forcent leur déplacement plus au nord. En fait, cette nouvelle Acadie prend de plus en plus sa place dans cette province dès la fin des années 1800. On parle alors d’une Acadie du Nouveau-Brunswick, répartie en différentes régions.

3.2 Les Acadiens et la terre

Dans l’ancienne Acadie, l’agriculture représente bien souvent l’unique moyen de subsistance. On y cultive le blé d’Inde, le blé, l’orge et l’avoine. Sans oublier les troupeaux de bovins qui font la richesse des Acadiens et l’envie de leurs voisins. Relativement semblable au Canadien, l’Acadien est toutefois à ce moment, avec l’aboiteau, un spécialiste de la culture des marais. Au point où des contemporains l’affublent du nom de «défricheur d’eau».

Tout cela change après la Déportation. Dès la fin des années 1700, les Acadiens se retrouvent obligés de s’établir sur des terres peu fertiles le long des côtes. N’ayant d’autre choix que de se tourner vers la mer pour se nourrir, la plupart des familles ne peuvent toutefois pas espérer survivre sans l’agriculture. La pratique d’un minimum de culture et d’élevage reste donc essentielle. En fait, peu importe que l’économie de leur région soit dominée par la forêt, la pêche ou une combinaison des deux, l’agriculture reste intimement liée à leur subsistance jusqu’au milieu du 20e siècle. Pour bien des familles, elle est même un facteur de stabilité sur lequel elles peuvent s’appuyer en temps de crise, le fait de posséder ou pas une terre cultivable déterminant alors la frontière entre la pauvreté et le «confort économique».

Bien que valorisée par le discours des notables acadiens qui l’associent à la préservation de leur société traditionnelle, l’agriculture acadienne n’évolue que très peu. Quoique les fermes acadiennes soient plus nombreuses au début du 20e siècle, elles sont moins développées qu’en milieu anglophone. En fait, dans bien des cas, elles sont bien modestes et ne comblent que les besoins de la famille. Aussi, à l’exception des œufs et des patates, dans certaines régions, peu de produits sont exportés massivement vers l’extérieur des communautés acadiennes.

3.2.1 Les aboiteaux

On appelle «aboiteau» l’instrument installé dans la levée et «les aboiteaux», le système d’assèchement des marais utilisé par les Acadiens pour les rendre cultivables. C’est une technique empruntée à la France (région de la Saintonge), mais d’inspiration hollandaise qui, en utilisant les grandes marées, fertilise les terres basses. En ancienne Acadie, jusqu’au moment de la Déportation, on y cultive de façon intensive des céréales et certains légumes.

Fait intéressant, cette méthode de culture se démarque par son aspect communal. Les terres marécageuses sont généralement réparties entre les membres d’un village. Lorsqu’il y a une brèche dans une levée, chacun va avec ses voisins la «rapiécer». Puisque chacun est propriétaire d’une partie du pré, le danger menace tous les habitants. La surveillance et l’entretien des prés et des aboiteaux sont donc cruciaux pour préserver le bon fonctionnement de tout le système.

Installation et fonctionnement

Selon un plan prédéfini, on creuse d’abord dans le marais les canaux d’assèchement, eux-mêmes reliés à un canal central plus gros qui se déverse dans la rivière. Avec la terre glaise prise du marais, on construit de chaque côté de la rivière des digues ou remparts d’environ sept pieds de haut. Bâtie en talus et recouverte de «parements», cette levée est très solide et durable. Les «parements» sont des mottes de terre couvertes de gazon dont on recouvre uniformément la levée de haut en bas. Les racines, devenues après un an ou deux inexpugnables, produisent un gazon luxuriant contribuant à solidifier la levée. À certains endroits, à la base de la levée, on laisse un passage pour un canal acheminant l’eau qui passe à travers l’aboiteau.

Fait de madriers de violon (mélèze), chevillés les uns aux autres, l’aboiteau large de dix ou douze pouces peut mesurer jusqu’à vingt pieds. C’est une dalle étroite et rectangulaire formant un tunnel, munie à l’une de ses extrémités d’un clapet, installée de façon à laisser s’écouler à marée basse l’eau amenée dans les canaux. La marée montante exerce une pression sur cette porte, empêchant celle-ci de s’ouvrir pour laisser pénétrer l’eau. Il faut que cette écluse soit solidement fixée à l’intérieur de la levée pour remplir efficacement son rôle. Il faut aussi surveiller très attentivement l’état de la levée et garder les canaux libres de tout débris tel que les restes de foin. Des brèches permettraient à l’eau de mer de se répandre sur les prés.

3.3 Les Acadiens et la mer

Après la Déportation, les Acadiens, cultivateurs par tradition, s’installent pour la plupart le long des côtes. Plus que jamais auparavant, la mer accapare dès lors leur quotidien. Depuis toujours, elle fournit un moyen pour se déplacer; mais dorénavant, elle prend aussi plus d’importance au niveau de la subsistance de plusieurs familles. À tel point que l’on cherche généralement, jusqu’au début des années 1900, à s’établir près d’un accès à la haute mer.

Pour survivre, bon nombre d’Acadiens doivent, dès la fin des années 1700, s’adonner à la pêche et se mettent au service des compagnies jersiaises telles que les Robin. Exerçant un monopole inébranlable sur cette industrie pendant plus d’un siècle, cette compagnie et d’autres dans son genre implantent des centres de pêche un peu partout dans les Provinces maritimes, dont celui de Caraquet. De nombreux Acadiens se retrouvent alors dans un état de quasi servitude, en raison du système du crédit utilisé pour les rémunérer. Obligés d’échanger leurs poissons contre des denrées dans les magasins de ces marchands, ils terminent rarement l’hiver sans s’endetter et doivent consacrer la prochaine saison de pêche à rembourser leurs dettes. Et le cycle continue longtemps…

Dans cette nouvelle Acadie, on pêche surtout la morue, le saumon, le maquereau et le hareng; puis, à partir des années 1850, le homard et les huîtres. Longtemps boudé par les Acadiens, le homard, par contre, n’est pratiquement pas consommé localement. Pêché au carrelet, la cage n’apparaissant qu’au début des années 1900, on le réserve surtout aux nombreuses conserveries établies le long des côtes acadiennes. Seul poisson acheté par les compagnies aux pêcheurs, la morue demeure cependant le poisson le plus pêché au Nouveau-Brunswick. À tel point que dans certaines régions, «poisson frais» signifie automatiquement morue. Toujours vendue salée et séchée, on l’exporte dans des barils.

3.3.1 La pêche à la morue et sa conservation

Il existe deux types de pêche à la morue : la semi-hauturière et la côtière.

La semi-hauturière se pratique avec une goélette et un équipage composé de trois à cinq hommes. Pendant un séjour d’une semaine, on pêche la morue à la ligne à la main ou à la ligne dormante. Une fois vidé et nettoyé, le poisson est salé pour sa conservation, puis mis en cale. Seule la morue pêchée le dernier jour est débarquée fraîche; celle conservée en cale, la «morue verte», est mise en saumure dans des barils.

Dans le cas de la pêche côtière, pratiquée dans des petites embarcations à moins de quinze milles des côtes, la morue est débarquée fraîche. Une fois déchargée, nettoyée puis salée, on la met à sécher sur des vigneaux pour environ trois semaines. Il faut alors sans cesse la protéger de la pluie et des ardeurs du soleil, la retourner régulièrement et l’assembler tous les soirs en tas appelés «moutons».

Après avoir choisi la morue de première qualité, la plus blanche, à la chair la plus fine et sans flétrissure, on procède au «tubage», opération qui consiste à entasser le poisson dans des barils en le comprimant au fur et à mesure à l’aide d’une presse à vis. C’est dans ces barils, contenant environ 490 lbs (222 kg) de morue, qu’on expédie la morue vers l’Europe, les États-Unis ou l’Amérique du Sud.

3.4 Les Acadiens et la forêt

À leur arrivée en Acadie, les Acadiens découvrent de vastes étendues de forêt composée essentiellement des mêmes essences que celles de France (pins, sapins, cèdres, hêtres, bouleaux, etc.); alors que certaines, telles que le prusse et le violon (mélèze), sont particulières à l’Amérique. Pratiquant une agriculture axée sur l’assèchement des marais, ils ne sont toutefois pas portés à s’aventurer très loin à l’intérieur des terres pour s’établir. En général, leur exploitation de la forêt se limite donc à la coupe de bois pour leurs besoins domestiques, puis à une chasse du gros et petit gibier qui leur fournit de la viande et du cuir pour leurs vêtements.

Pour les Acadiens, ce désintéressement de la forêt se poursuit dans leur nouvelle Acadie. Même si la majorité d’entre eux s’établissent alors le long des côtes, il reste qu’elle présente malgré tout un obstacle à la colonisation étant donné sa forte densité sur le littoral. Les arbres abattus à la hache pour faire des terres neuves sont donc surtout ramassés en pilots et brûlés, ce qui permet une culture sur brûlis pour les premières semences de sarrasin et de patates.

Bien sûr, la forêt conserve son importance pour son apport en bois de construction et de chauffage. Qu’ils soient d’abord pêcheurs ou fermiers, de nombreux Acadiens se rendent dans les camps de bûcherons l’hiver pour se procurer un revenu d’appoint. Dans la deuxième moitié des années 1800, les scieries deviennent plus communes dans les régions acadiennes; puis, au début des années 1900, on voit l’arrivée des moulins à papier dans des villes adjacentes aux communautés acadiennes telles que Bathurst et Chatham. Mais, alors que plusieurs Acadiens trouvent de l’emploi dans ces industries, certains profitent plutôt de l’occasion pour devenir commerçants de bois.

3.5 Les Acadiens et les étrangers

Suite à la Déportation, plusieurs familles acadiennes sont plongées dans une longue période d’isolement. Vivant dans la crainte et cachées pratiquement jusqu’à la fin des années 1700, elles ne sortent alors au grand jour que pour s’installer en petits groupes à l’écart des colons britanniques.

Les Acadiens, outre les goélettes de pêcheurs qui arrivent à l’occasion, reçoivent peu de visites dans leurs nouvelles communautés. Pour bien des familles, dont l’existence se déroule d’abord et avant tout à la maison, l’étranger n’est qu’un être rarement rencontré. S’il en advient un, on se méfie d’abord de lui; mais le doute cède généralement à la charité chrétienne qui demande un bon accueil et le partage de son maigre repas.

L’Anglais, surtout s’il est protestant, est particulièrement regardé avec méfiance. Très tôt, certaines communautés acadiennes doivent cependant composer avec une présence anglophone. Protestants pour la plupart, ces colons aux origines britanniques diverses, y forment dans les faits, avec leurs propres temples religieux, leurs écoles et leur vie sociale, une société parallèle. Quoique les chicanes entre les deux groupes ne soient pas rares… Minoritaires dans la plupart des cas, ils accaparent la main mise sur l’économie et le pouvoir politique de ces villages. C’est le cas, par exemple, de la famille Blackhall à Caraquet qui y cumule plusieurs fonctions officielles dans les années 1800.

Autrefois son bon ami, l’Amérindien est lui aussi perçu avec méfiance par l’Acadien dans sa nouvelle Acadie. Règle générale, leurs relations étaient pourtant bonnes avant la Déportation. Dans les années troublées de 1755 à 1763, les Micmacs sont même d’un grand secours pour plusieurs familles acadiennes. Tout cela change cependant dès la fin des années 1700. Dès lors, les Acadiens ont tendance à s’établir dans des régions déjà occupées par les Amérindiens, ce qui cause, bien entendu, des tensions et change à jamais leurs rapports d’amitié.

3.6 Moyens de transport et de communication

Voyager à l’époque de nos ancêtres Acadiens est pratiquement un luxe et ce n’est pas tout le monde qui peut se le permettre. C’est aussi une activité qui est réservée à la nécessité. Il ne faut pas oublier, par exemple, qu’une petite balade en voiture d’une vingtaine de minutes de nos jours représente alors une excursion de plusieurs heures.

Avant l’arrivée du train dans la seconde moitié des années 1800, le voyage est aussi une activité qui se pratique généralement par les voies maritimes. En effet, les routes sont alors rares et en très mauvais état. En fait, elles ressemblent davantage à de simples sentiers étroits et sont bien souvent marécageuses, cahoteuses et dévastatrices pour les roues de charrettes. Bien des gens préfèrent même se résoudre à marcher. D’ailleurs, les premières automobiles qui arrivent dans les communautés acadiennes dans les années 1910 subissent bien des crevaisons sur ces chemins à peine adaptés au passage des «buggys» et chevaux.

Les limites du village ou de la paroisse religieuse marquent donc, pour ainsi dire, les limites du connu pour la plupart des gens. Ce sont d’abord les nouvelles de la famille et des voisins qui préoccupent et celles de l’extérieur sont très rares avant l’établissement des premiers journaux, tels que le Moniteur Acadien en 1867. Bien sûr, les Acadiens peuvent compter sur un système postal. Dépendant des moyens de transport, ce dernier est toutefois très lent. Même si l’arrivée du téléphone au Nouveau-Brunswick date de la fin des années 1880, on ne peut pas davantage compter sur lui non plus. Il met en effet plusieurs décennies à se répandre dans l’ensemble des foyers acadiens.

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Le village acadien

Le village est pendant longtemps au cœur de la vie communautaire des Acadiens. La plupart d’entre eux y naissent, y vivent et y meurent sans jamais en sortir. Il constitue alors, avec la paroisse, le fondement de l’identité et c’est par et pour lui que la majorité des institutions locales – dont l’église et l’école – sont établies. En fait, le commerce, l’éducation et la religion sont alors essentiellement axés sur ce cadre. Pour compléter notre exploration de la vie quotidienne entre la fin des années 1700 et le début des années 1900, on ne peut donc passer sous silence son importance pour les Acadiens.

Comme pour le foyer, le village est formé de plusieurs composantes et d’acteurs. Bien sûr, on y trouve des commerçants et des artisans qui s’efforcent de faciliter le quotidien de leurs concitoyens. Plus nombreux dès la deuxième moitié des années 1800, certains, tels que le forgeron, y sont présents depuis longtemps. D’autres, tels que le ferblantier, le médecin ou l’institutrice, n’arrivent qu’à la fin du siècle. Les infrastructures publiques sont alors assez limitées. En effet, les seules présences gouvernementales significatives sont bien souvent le service postal, les ponts et les quais.

4.1 L’église

L’apport du clergé catholique dans l’histoire acadienne est considérable. Ce sont les prêtres qui prennent les commandes de ce peuple dépourvu de ressources suite à la Déportation. Surtout d’origine québécoise et française, mais parfois irlandaise, ils parcourent les vastes territoires de cette nouvelle Acadie dès la fin des années 1700. Tantôt conseillers spirituels, tantôt conseillers agricoles, ils sont conscients de l’importance de leur présence et de l’encouragement qu’ils représentent. Au nombre de leurs priorités, la chapelle, le presbytère et l’école établis sous leur direction sont souvent les seuls établissements publics des communautés acadiennes.

Dès le milieu des années 1800, les Acadiens construisent de vastes églises. Elles sont à la fois un témoignage éloquent de leur foi et des rivalités entre paroisses, mais sans doute, aussi, une preuve des attentes parfois démesurées de ce clergé envers les Acadiens. D’ailleurs, plusieurs curés éprouvent des difficultés à convaincre les paroissiens siégeant au sein de la fabrique à les appuyer dans leurs ambitieux projets. En effet, la construction d’une telle structure exige alors des efforts importants, obligeant les paroissiens à fournir des matériaux et des journées de travail. Dans certains cas, ces travaux peuvent s’étaler sur plus d’une année, voire plus d’une décennie.

Avant que ces majestueuses constructions de bois ou de pierre ne prennent forme cependant, des structures plus petites sont érigées par les fidèles afin de subvenir aux besoins de leur vie religieuse. De modestes chapelles, dont la plupart sont par la suite abandonnées pour faire place à des temples plus imposants, dressent alors au milieu des petites communautés isolées leur humble clocher. Mais, destinés à devenir le centre nerveux de la communauté, le choix de leur établissement n’est pas, dans certains cas, sans causer des querelles.

4.2 L’école

Comme pour l’église, la construction et l’entretien de l’école dépendent d’abord des efforts de la communauté. En fait, jusqu’au début des années 1900, les gouvernements sont peu impliqués dans son financement et sa gestion. Ce sont d’abord les parents, par l’entremise du syndic, qui sont responsables de son établissement et, par la suite, de son opération.

Or, durant les années 1800, l’éducation n’est pas une priorité pour les Acadiens. Loin de là! En général, elle est peu valorisée et leurs écoles sont rares, mal entretenues et dirigées par des maîtres peu éduqués. Pour la plupart des familles acadiennes, la survie passe par d’autres options. Chez les jeunes garçons, plusieurs s’embarquent à bord des goélettes de pêche dès l’âge de dix ou douze ans ou partent dans les chantiers à quatorze ans. Quant aux filles, elles se chargent très tôt d’une partie des tâches de leur mère. Par la force des choses, pour plusieurs jeunes Acadiens, l’école est d’abord une occupation à temps partiel lors des moments de l’année où leur aide n’est pas requise par la famille. C’est ce qui explique que les enseignants doivent tolérer de nombreuses absences tout au long d’une année.

Pourtant, dès le début des années 1800, les autorités provinciales s’efforcent d’améliorer le système d’éducation. Mais les moyens matériels sont déficients, la plupart des manuels sont en anglais et presque introuvables. Sans oublier que les maîtres francophones compétents sont très rares, puisque la formation en enseignement n’est alors offerte qu’en anglais. On peut également penser qu’à l’époque, les Acadiens ne sont pas forcément une priorité pour les gouvernements. Tous ces facteurs expliquent que la majorité des Acadiens considèrent alors que l’éducation est plutôt réservée à l’élite anglophone qui a la main mise sur les postes administratifs.

4.3 Les infrastructures publiques

Au-delà des structures religieuses et de la fabrique, les communautés acadiennes d’antan sont peu organisées. Dans la majorité des cas, les différents paliers de gouvernement y sont peu présents et on n’y parle pas, à l’exception peut-être de Shediac dès 1903, de maire ou de conseil municipal avant la deuxième moitié des années 1900. D’où, d’ailleurs, l’importance du presbytère qui est alors officieusement le centre administratif du village, et le fréquent leadership du curé ou des élites locales dans l’organisation de projets d’envergure.

Vers la fin des années 1800, mais surtout au début des années 1900, plusieurs communautés se dotent tout de même de salles paroissiales. Dans bien des cas, ces bâtiments sont d’abord construits pour combler temporairement l’absence de l’église que l’ont vient de perdre suite à un incendie. Pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, on y célèbre donc la messe et on y tient les activités religieuses de la communauté. Par la suite, lorsque le nouveau temple est terminé, on y accueille des fêtes spéciales, des assemblées et même des soirées de théâtre.

Jusqu’au début des années 1900, les quelques ponts, les rares quais et les nombreux phares que l’on retrouve dans les régions acadiennes sont bien souvent les seules présences significatives des différents gouvernements. Quoique, dans certains cas, ils soient plutôt la propriété de compagnies privées et ne sont pas nécessairement accessibles à l’ensemble de la population… Le bureau de poste, sous la forme d’un édifice, est bien rare aussi dans les villages acadiens. Le plus souvent, ce service est plutôt offert dans les locaux d’un commerce tel qu’un magasin général, voire même dans une maison privée.

4.4 Les artisans

Jusqu’au début des années 1900, les communautés acadiennes sont essentiellement autosuffisantes : c’est-à-dire qu’elles produisent elles-mêmes la plupart de leurs objets d’utilité domestique. Même si plusieurs de ces objets sont fabriqués par la famille, un bon nombre est le fruit d’artisans qui détiennent une expertise particulière. En fait, le travail de certains d’entre eux est alors essentiel à l’économie quotidienne du village.

Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, tout village possède sa boutique de forge. Bien connu dans sa communauté, le forgeron est depuis longtemps un artisan indispensable au monde agricole. Ancêtre du mécanicien et du vétérinaire, il s’occupe de la fabrication de certains outils et objets domestiques, ferre et soigne les chevaux et porte parfois le chapeau du charron qui répare les charrettes. Contrairement au forgeron, le ferblantier ne devient, pour sa part, un visage familier en Acadie que vers les années 1880. Précurseur du plombier et cousin lointain du forgeron, cet artisan du fer-blanc fabrique une multitude d’objets tels que des éviers, seaux, bidons, cuves, etc.

Le travail du ferblantier, comme certains autres artisans, est toutefois au cours des ans grandement affecté par l’industrialisation; de sorte qu’au début des années 1900, il est surtout un spécialiste du chauffage avec la vente de poêles et la fabrication de tuyauterie. C’est aussi le cas, par exemple, du menuisier et du tonnelier. Ce dernier produit surtout, en Acadie, des tonneaux destinés à l’exportation du poisson. Essentiellement manuel dans les années 1800, l’arrivée de scieries a rendu son travail très mécanisé dans les années 1930.

4.5 Les commerçants

Au-delà de l’apport économique et social des artisans, les communautés acadiennes dépendent aussi, pour leur subsistance, d’un ensemble de commerçants qui leur fournissent une variété de produits, un marché pour leur production locale et, bien entendu, du travail à bien des gens.

Dépourvus de ressources financières par la Déportation, les Acadiens sont longtemps dépendants des marchands britanniques pour l’exportation des produits locaux et l’importation des denrées introuvables dans leur région. Selon la taille de leur village, on y trouve une plus ou moins grande variété de commerces. Par exemple, alors que certaines communautés comptent des marchands de poisson, des conserveries à homard ou des scieries, ce n’est certes pas le cas de la plupart d’entre elles dans les années 1800. Il reste qu’à partir de la seconde moitié de ce siècle, de nombreux villages, en particulier ceux qui ont la chance de longer les nouveaux chemins de fer, bénéficient d’un essor commercial. On trouve alors plus d’Acadiens qui se lancent en affaires et les distances à parcourir pour bénéficier de certains services particuliers, tel un meunier par exemple, deviennent moins grandes.

C’est aussi vers la fin du 19e siècle que le marchand général, sans doute le plus commun des commerçants, devient de moins en moins rare dans les communautés acadiennes. Plus nombreux qu’autrefois eux aussi, les aubergistes et les hôteliers ont dorénavant l’espoir d’accueillir dans leurs établissements une nouvelle catégorie de voyageurs : les touristes. Dans les centres acadiens les plus importants, on commence même à trouver des barbiers, des restaurateurs, voire même des banquiers au début du 20e siècle; mais pour le village acadien typique, ces types de commerçants sont encore rares au début des années 1900.

4.6 Quelques personnages importants

Au fil des ans, de nombreux personnages prennent une importance primordiale au sein des villages acadiens. Dans certains cas, chefs de file de leur vie sociale, religieuse ou économique, ces gens comblent des besoins essentiels du quotidien et guident l’évolution de leur communauté.

Bien sûr, ces communautés étant foncièrement catholiques, on trouve d’abord à leur tête le missionnaire ou le curé résident. Plus qu’un simple représentant de l’Église, ce personnage, généralement le plus éduqué des environs, est souvent l’instigateur d’importants projets tels que l’établissement d’une école ou d’une fromagerie, par exemple. Au cours des années 1800, différents personnages tels que le marchand, l’instituteur ou le tavernier, se joignent à lui. Certains professionnels, cependant, sont toutefois assez rares dans les communautés acadiennes jusqu’au début du 20e siècle. C’est le cas du médecin, par exemple, dont l’absence est souvent compensée par un guérisseur, itinérant ou local, et par la sage-femme. D’ailleurs, la plupart des Acadiens qui voient le jour avant les années 1930 bénéficient de l’aide de cette spécialiste de la natalité au moment de leur naissance.

Si certains de ces personnages tels que le juge de paix ou le maître de poste sont nommés par l’un ou l’autre des gouvernements qu’ils représentent, d’autres tels que le violoneux ou le conteux ne sont pas vraiment des personnages officiellement attitrés. Mais leur rôle n’en demeure pas moins essentiel à la vie sociale de leur communauté. Par l’entremise de leurs talents musicaux ou oratoires, ils permettent en effet aux Acadiens de jouir pleinement des quelques moments de répit de l’année ou bien encore de se distraire après une dure journée de labeur.

 

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