LES CONTES

 

Le garçon aveugle

Agnes Nanogak Goose (1925-2001)
Graveur d’art : Harry Egotak, né en 1925
Le garçon aveugle 1975

Bon nombre de gravures dépeignent des histoires bien connues dans l’Arctique, notamment « Le garçon aveugle ». Une version complète de ce conte, tirée de Tales From the Igloo, de Maurice Metayer, illustré par Agnes Nanogak, et publié par Hurtig Publishers, figure ci-dessous.

 

LE GARÇON AVEUGLE ET LE HUARD

Une femme vivait avec son fils et sa fille dans une contrée lointaine. Bien que jeune, son fils était déjà un chasseur expérimenté et les quatre plates-formes de stockage construites autour de l’igloo étaient déjà remplies de viande. Son succès à la chasse était si grand que la famille ne manquait jamais de rien.

La sœur du jeune chasseur l’aimait profondément, mais sa mère se mit graduellement à en avoir assez de ses activités de chasse. Chaque fois qu’il revenait à la maison avec un nouveau trophée de chasse, elle devait travailler fort pour nettoyer et dépouiller l’animal ainsi que pour préparer la viande pour le stockage. Plus le temps passait, plus la femme espérait pouvoir se reposer mais tant que son fils continuerait à chasser, cela ne pourrait être possible. Sa lassitude se changea éventuellement en haine.

Un jour, alors que son fils dormait, la femme prit un morceau de petit lard sale et en frictionna les yeux de son fils, espérant ainsi qu’il deviendrait aveugle. Lorsque il s’éveilla, le jeune homme avait perdu la vue. Il essaya tant bien que mal de voir, mais tout ce qu’il vit fût une pâle blancheur.

À partir de ce moment, la famille vécut une souffrance sans cesse croissante. Le fils ne pouvait rien faire, sauf demeurer assis sur son lit. La mère essayait de nourrir sa famille en faisant le trappage du renard et en chassant le lagopède et l’écureuil terrestre. Cependant, lorsqu’ils arrivaient à se nourrir, la femme ne donnait pour toute nourriture et boisson à son fils, que les moins bonnes parties de la viande et de l’eau bourbeuse du lac. La famille a vécu ainsi pendant tout le printemps et tout l’hiver.

Un jour, peu après l’arrivée de l’hiver, le jeune chasseur entendit des pas dans la neige. Un ours polaire essayait d’entrer dans l’igloo par la fenêtre de glace mince. Cherchant son arc, il demanda à sa mère de placer la flèche pendant qu’il tirait sur la corde. Lorsque tout fût en place, le fils laissa partir la flèche. En entendant le son de la flèche s’enfonçant dans la chair de l’ours, le fils était certain d’avoir tué l’animal.

« Je l’ai eu », cria-t-il.

« Non, de répondre sa mère. Tu as simplement touché une vieille peau. »

Peu après, l’odeur de l’ours bouillant dans la casserole remplit l’igloo. Le fils se tut, mais se demandait pourquoi sa mère lui avait menti.

Un fois l’ours cuit, la femme se servit et servit sa fille. Elle donna toutefois de la vieille viande de renard à son fils. Ce fût seulement au moment ou sa mère quitta l’igloo pour aller chercher de l’eau au lac que sa sœur lui donna de la viande d’ours.

Quatre années passèrent au cours desquelles le fils demeura aveugle. Mais un soir, alors que les bruissements d’ailes et les cris des oiseaux annonçaient l’arrivée du printemps, le fils entendit le cri d’un huard à gorge rousse. Comme il le faisait couramment depuis qu’il était aveugle, le jeune chasseur rampa sur ses mains et ses pieds jusqu’au lac où il savait qu’il trouverait le huard à gorge rousse.

Lorsqu’il arriva au bord de l’eau, l’oiseau s’approcha de lui et dit : « Ta mère t’a rendu aveugle en te frictionnant les yeux d’impuretés pendant ton sommeil. Si tu le désires, je peux nettoyer tes yeux. Couche-toi à plat ventre sur mon dos et tiens-moi par le cou. Je vais te transporter. »

Le fils doutait de la capacité de l’oiseau à réaliser un tel exploit, mais le huard le rassura.

« Ne pense pas à cela. Monte sur mon dos. Je vais plonger dans l’eau profonde avec toi. Lorsque tu manqueras d’air, bouge ton corps pour m’en informer. »

Le jeune homme fit ce qu’on lui dit et le huard plongea dans le lac avec le chasseur sur son dos. Plus ils s’enfonçaient dans les profondeurs de l’eau, plus le fils sentait le corps du huard grossir, et entre ses mains, son cou semblait enfler. Lorsqu’il lui fût impossible de retenir son souffle plus longtemps, il secoua son corps tel que le huard le lui avait précisé et ce dernier le ramena à la surface.

« Que vois-tu? », lui demanda le huard.

« Je ne vois rien d’autre qu’une lumière intense », de répondre le fils.

« Je dois te ramener dans l’eau une seconde fois, précisa le huard. Lorsque tu commencera à étouffer, secoue légèrement ton corps. »

Cette fois, la descente dura longtemps, mais lorsqu’ils revinrent à la surface, le jeune homme pouvait voir clairement. Il pouvait même distinguer les plus petites roches des montagnes éloignées. Il décrivit ce qu’il voyait au huard.

« Je ne suis plus aveugle! Je vois même mieux qu’avant! »

« Ta vision est même trop bonne, ajouta le huard. Redescends avec moi une fois de plus et ta vue redeviendra exactement comme elle était avant que tu ne deviennes aveugle. »

Et ce fût fait. Lorsque le jeune homme ressortit de l’eau pour la dernière fois, sa vision était redevenue la même qu’auparavant. Le chasseur pouvait maintenant voir clairement le huard et il réalisa que l’oiseau était aussi gros qu’un kayak.

Lorsqu’ils parvinrent à la rive, le fils demanda au huard ce qu’il pouvait faire pour le remercier de sa gentillesse.

Le huard répondit « Pour moi, je ne veux rien d’autre que quelques poissons. De temps à autre, laisses-en quelques-uns pour moi dans le lac. C’est la seule nourriture dont j’ai besoin. »

Le fils acquiesça et retourna à la maison. Il fût tristement surpris de voir dans quelles conditions misérables il avait été contraint de vivre quand il était aveugle. Les peaux sur lesquelles il dormait étaient souillées de poussière et d’insectes. L’eau qu’il buvait et la nourriture qu’il mangeait étaient remplis de poux. Il s’assied néanmoins dans le coin et attendit le réveil de sa mère.

Lorsque celle-ci se réveilla, le jeune chasseur lui demanda à boire et à manger. « J’ai faim et soif. Apporte-moi d’abord à boire. »

Sa mère fit ce qu’il lui dit mais l’eau qu’elle lui apporta était si sale que son fils lui rendit la tasse en disant «  Je ne boirai pas d’une eau aussi dégoûtante ».

« Ainsi, tu peux voir mon fils », dit la femme. Et elle alla chercher de la nourriture et de l’eau saines.

Le jeune chasseur mit peu de temps à se remettre et pu reprendre ses voyages de chasse. Une année passa durant laquelle les plate-formes étaient une fois de plus remplies de trophées de chasse.

Le printemps suivant, le chasseur se prépara pour la chasse à la baleine. Il installa un nouveau toit de peau sur son baleinier et fabriqua lignes, harpons et hameçons. Lorsque la mer fût libérée de ses glaces, il leva l’ancre et emmena sa mère à la chasse à la baleine avec lui.

« Tiens la barre, dit-il à sa mère. Je dois m’occuper du harponnage. »

Ils virent quelques baleines souffler ici et là, mais le jeune chasseur attendit jusqu’à ce qu’il en trouve une grosse tout près de son bateau. Il appela sa mère qui, ne sachant pas ce qu’il s’apprêtait à faire, vint l’aider. Il lança son harpon et, après s’être assuré que la pointe était bien prise dans la chair de la baleine, il lia l’autre extrémité de la ligne au poignet de sa mère et la jeta par-dessus bord.

Prise au piège, la femme fût tirée sous l’eau, descendant et remontant brusquement au fil des vagues. Elle cria et fit des reproches à son fils en lui disant « Lorsque tu étais petit, je t’ai donné le sein. Je t’ai nourri et lavé. Et voilà ce que tu me fais subir maintenant! ».

Au bout d’un moment, elle finit par disparaître. Pendant les années qui suivirent, les chasseurs prétendirent l’avoir vu dans les vagues et avoir entendu son chant de désespoir transporté au loin par le vent.

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