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Annexe: De l’extérieur vers l’intérieur

Le 28 novembre 1935:

Travail sur la jungle. Comme je souhaite capter cette chose! Je n’ai pas réussi jusqu’à maintenant, mais elle me fascine. Qu’est-ce qui m’attire le plus dans ces lieux sauvages, sans loi, graves, solitaires? D’abord, personne n’y va. Pourquoi? Peu de gens ont quelque chose à y trouver. La solitude les rebute, la densité, le sol incertain et indistinct, les odeurs du froid et de l’humidité, le grand silence, le mystère, la confusion générale (le fouillis, tout ce qui pousse, se cache peut-être là), les insectes qui fourmillent. Les gens sont repoussés par la terrible solennité des arbres séculaires, par la sagesse de toutes ces années de croissance qui nous regardent d’en haut et nous font nous sentir infiniment petits : leur poids oppressant, leurs gémissements et leurs craquements, leurs murmures et leurs soupirs, la pourriture et la putréfaction des ancêtres, les champignons vénéneux et les limaces entre les racines pourrissantes des troncs renversés, qui nous rappellent le caractère pourtant éphémère de ces êtres si lents à mûrir, si tenaces. Non, pour la femme ou l’homme moyens (à moins d’y aller pour tuer, chasser ou détruire la forêt dans un but utilitaire), la jungle est un livre fermé. De façon abstraite, les gens diront peut-être qu’ils l’aiment, mais ils ne le prouvent pas en y entrant et en respirant sa vie. Ils restent à l’extérieur et parlent de sa beauté. C’est dommage pour eux, mais c’est bien pour les quelques personnes qui y entrent, elles, parce que la pureté et la quiétude des lieux demeurent intactes.

Emily Carr, Hundreds and Thousands: The Journals of An Artist. Toronto, Irwin Publishing, 1966, p. 297.