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Annexe: L’artiste dans ses propres mots

Destin et insubordination

Je voulais dessiner un chien. Je suis restée longtemps assise à côté de son chenil, à contempler Carlow. Puis, prenant un bout de bois brûlé dans le foyer, je déchirai un grand sac de papier brun et y dessinai un chein. Ma sœur mariée, qui avais déjà pris dec leçons de dessin, le regarda et dit «Pas mal.» Père étendit le dessin sur son journal, chaussa ses lunettes, le regarda et dit : «Oui!» Maman dit : «Tu es noire de bois brûlé! Va te laver!» Des années après, on découvrit ce sac parmi les papier de mon père. Dessus, étais ècrit : «Émily, huit ans.» (pp. 29–30)

Croquis en extérieur

De tous les cours et de tous les maîtres, le cours de croquis en extérieur et monsieur Latimer étaient mes préférés. Tous les mercredis, ceux qui le désiraient allaient rencontrer le maître au traversier. Certains étudiants préféraient rester à travailler à l’École plotôt que de s’exposer aux insectes, aux regards curieux et aux taches de rousseur. Nous qui suivions le cours traversions la baie et allions nous installer dans un coin tranquille. Je dois dire que des curieux il y en avait! Trente ou quarante hommes et femmes, de tout âge et de toutes descriptions, attifés de sarrau, de tablier et de capeline, assis sur des pliants devant des chevalets, dans des pâturages ou sur des terrains vagues, dessinant des poulaillers ou des arbes, ou un bout de clôture et un buisson, le petit professeur courant d’un élève à l’autre pour conseiller et encourager, ce n’était pas monnaie courante! (p. 46)

Rejetée

Mes tableaux étaient pendus au plafond ou par terre. On les houspillait ou les couvrait d’insultes. Les membres des Beaux-Arts ridiculisaient mon œvre, et en riaient en compagnie des journalistes. Les articles de presse étaient humiliants. Je me félicitais néanmoins d’être allée en France. J’étais, en effet, plus que jamais convaincue que l’ancienne façon de voir ne pouvait exprimer efficacement cet immense pays qu’est le nôtre, sa profondeur, sa stature, sa largeur illimitées, et son silence trop fort pour être rompu. (pp. 277–78)

Rejetée

«Marius Barbeau, l’anthropologue du gouvernement, m’a parlé de votre œuvre,» me dit M. Brown (Eric Brown, Directeur du Musée des beaux-arts du Canada). «Il en avait entendu parler par les Indiens de la côte Ouest. Nous organisons pour cet automne, au Musée, une exposition sur l’art indien de la côte Ouest. Nous prêteriez-vous cinquante tableaux? Nous assumerons tous les frais de transport. Venez à l’exposition. Je peux vous avoir une passe de chemin de fer.» (pp. 283–84)

Emily Carr, Les maux de la croissance: autobiographie. Trad.: Michelle Tisseyre. Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 1994.