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Annexe: Le sens de l’identité canadienne

Les lettres de M. Harris étaient pour moi une source constante d’inspiration. Il me grondait, me louangeait, m’expliquait, clarifiait. Lui aussi avait goûté notre Ouest, ayant dessiné dans le Rocheuses. Il comprenait nombre de mes désespoirs et de mes perplexités. Parfois mes lettres débordaient d’espoir, parfois elles suintaient les tribulations. Je lui décrivis les changements qui se produisaient dans les villages indiens et dans la façon de travailler des Indiens. Il me conseillait : « Ne serait-ce que pour un moment, laissez de côté les motifs indiens. Vous en dépendez peut-être trop, à la longue; créez vos propres formes inspirées directement de la nature. »
À partir de ce moment-là, je n’allai plus dans les lointains villages, mais pénétrai plutôt dans la forêt profonde et calme près de chez moi. Je m’y asseyais pour observer et observer encore. À demi perdue, j’appréciais un nouveau langage, ou plutôt un dialecte nouveau du même langage. La grande forêt où je m’asseyais était si calme que les sons auraient pu ne pas être encore nés. Peu à peu, je me mis à faire de faibles égratignures et des taches de peinture sur mon papier, retournant chez moi découragée, attendant que la forêt me parle. Jusqu’alors, que pouvais-je dire ?

Emily Carr, Les maux de la croissance. Trad.: Michelle Tisseyre, Montréal, Pierre Tisseyre éditeur, 1994.