Le duc des Abruzzes fait la conquête du mont St-Elias le 31 juillet 1897!

Une photo du duc des Abruzzes, dans la trentaine.
Duc des Abruzzes
Photo © Filippo de Filippi, The Ascent of Mount St. Elias, New York: Frederick Stokes, ca. 1899
À 5489 mètres, le mont St-Elias est la deuxième montagne en altitude dans la chaîne des monts St-Elias, ne cédant le premier rang qu’au mont Logan à 5959 mètres. Le duc des Abruzzes, accompagné de guides de montagne expérimentés, fut le premier à escalader cette chaîne montagneuse pour en poursuivre l’exploration. Le mont St-Elias n’est qu’un des nombreux sommets du monde atteints par le duc.

Le duc des Abruzzes (1873-1933), né Luigi Amedeo Giuseppe Maria Ferdinando Francesco, était le fils du roi Amédée d’Espagne, qui était aussi duc d’Aoste, en Italie. Toutefois, le roi Amédée avait renoncé au trône d’Espagne deux semaines après la naissance du duc des Abruzzes. À l’âge de six ans, le duc était déjà devenu marin dans la Marine italienne et, à 20 ans, il commandait son propre navire. En 1893, il a pris part à une expédition en Somalie pour se battre contre des tribus somaliennes qui s’étaient rebellées contre la domination italienne. À l’époque, de nombreux pays d’Europe tentaient de conserver leur pouvoir sur les colonies déjà établies.

Entre deux périodes de service, le duc s’adonnait à l’escalade en montagne. Même à l’adolescence, il était considéré comme un excellent grimpeur. Avant l’âge de 20 ans, le duc avait déjà escaladé le mont Blanc, le mont Rosa et le Matterhorn (Cervin). À 21 ans, il fit à nouveau l’escalade du Matterhorn, par l’arête de Zmutt, qui n’avait jusqu’alors été escaladée que deux fois. Avant l’âge de 40 ans, le duc était devenu l’un des plus grands alpinistes du monde moderne.

L’une des plus grandes réalisations du duc des Abruzzes fut d’avoir été le premier à conquérir le sommet du mont St-Elias. Plusieurs autres tentatives avaient déjà eu lieu auparavant, mais aucune n’avait encore réussi. La première tentative avait été dirigée par Frederick Schwatka, en 1886. Son expédition avait toutefois débarqué sur les rives de Icy Bay avec seulement dix jours de provisions, et son groupe n’avait atteint que 2225 mètres d’altitude. Une autre tentative eut lieu en 1888, par un groupe d’alpinistes plus expérimentés, dirigés par l’Anglais Harold Topham. Cette expédition atteignit 3493 mètres d’altitude. Toutefois, elle manqua elle aussi de provisions. En 1890 et 1891, le professeur Israel C. Russell fit deux nouvelles tentatives. En 1891, Russell et son groupe réussirent à atteindre 4420 mètres d’altitude, sans toutefois parvenir jusqu’au sommet.

I.C. Russel a été l’un des premiers à mener des recherches géologiques sur le massif du mont Logan; il était parrainé par le US Geological Survey.
Russel, près du massif
Photo © United States Geological Survey, Photographe : I.C. Russel

Au printemps de 1897, le duc prit la route vers l’Alaska en compagnie de quatre guides de montagne italiens; Umberto Cagni, officier d’artillerie navale, Vittorio Sella, alpiniste et photographe, Filippo de Filippi (rédacteur du journal de l’expédition), et Francesco Gonella, partenaire du duc lors de nombreuses expéditions dans les Alpes. Cinq autres alpinistes d’expérience les accompagnaient également. À ces alpinistes s’ajoutèrent des porteurs américains et autochtones. À 24 ans, le duc était le plus jeune membre de l’expédition. Le plan consistait à suivre le parcours emprunté par Russell, qui était passé par ce qu’on appelle aujourd’hui le col Russell, à quelques mètres du sommet.

Le 20 juin, le navire à vapeur City of Topeka fait escale à Sitka en Alaska, le duc à son bord. Les provisions sont alors transportées du navire sur un yacht, l’Aggie, que les porteurs américains avaient amené dans le Nord. De là, ils se rendent jusqu’à la baie Yakutat, et s’arrêtèrent à Point Manby le 23 juin. À cet endroit, ils érigent un campement abritant 25 personnes sous dix tentes.

Le 24 juin, le groupe se met au travail afin de transporter du matériel et des provisions sur cinq kilomètres à l’intérieur des terres, jusqu’à la moraine au bord du glacier Malaspina. Bien que les porteurs estiment que c’est une tâche ardue, elle est relativement facile comparativement au reste de l’expédition. Comme le raconte le porteur américain C.W. Thornton : « Le lieutenant Cagni, de qui, avions-nous appris, nous recevrions nos ordres du prince lorsque ceux-ci ne seraient pas donnés en personne, nous informa que la règle pour le voyage serait que lors du portage dans les régions difficiles, nous porterions quarante livres. Lorsque le parcours serait plus raisonnable, nous porterions soixante livres. Les trois premiers milles du parcours nous ont paru aussi difficiles que faire se peut, et les bagages de quarante livres nous ont semblé plus lourd que ce qu’un pauvre mortel pouvait transporter sur une si longue durée. Nous avons appris plus tard que cette partie du trajet était la plus facile du voyage. » Selon Thornton, une fois mis en forme, les porteurs prirent l’habitude de transporter soixante livres (27 kilos) de bagages la plupart du temps.

Une montagne imposante.
Une montagne imposante
Photo © United States Geological Survey, Photographe : I.C. Russel

Le 1er juillet, le groupe fait une première tentative en passant par le glacier Malaspina. Il prend avec lui quatre traîneaux chargés, pesant au total environ 1400 kilos. Il fallait quatre hommes pour tirer chaque traîneau, fait de bois et de fer. Ces traîneaux étaient incroyablement difficiles à tirer, puisqu’ils avaient tendance à s’enfoncer dans la neige molle. Du matériel photographique, pesant 90 kilos, venait en plus s’ajouter au poids du matériel et des provisions. Plusieurs membres de l’équipage, dont le duc lui-même, portaient sur leur dos un sac de 23 kilos en plus de tirer un traîneau. La nourriture était composée essentiellement de rations sèches, de chocolat, des biscuits de mer, de viande en conserve, de soupe, de légumes et de lait concentré. Le 3 juillet, après avoir traversé pluie et brouillard, l’équipe atteint la tête du glacier Malaspina.

Le 5 juillet, l’équipe franchit un col en direction du glacier Seward. Ce col allait plus tard porter le nom de Sella, en l’honneur du photographe de l’expédition. Puis, vient l’escalade du glacier Seward, jusqu’au col Pinnacle. L’équipe poursuit sa route en escaladant la base du glacier Agassiz. De là, elle se déplace en direction nord-ouest en traversant le glacier Agassiz.

Une fois arrivée au glacier Newton, le 19 juillet, elle abandonne les traîneaux. À partir de point, tout le matériel et les provisions doivent être transportés dans des sacs à dos. Cette partie de l’expédition était ardue, et il a fallu au groupe treize jours pour parcourir péniblement treize kilomètres.

Le 29 juillet, le sommet est à leur portée. Ils prennent le temps nécessaire pour planifier l’assaut de la montagne et s’entendent sur l’itinéraire à suivre. Trois guides prennent les devants pour préparer des points d’appui dans la terrasse et reviennent au campement pour se reposer.

Le 30 juillet, à 4h00, l'équipe abandonne la plupart de son matériel en prévision de l'ascension des derniers mètres qui la séparent du sommet. Son chargement comprend des vivres pour deux journées et demie et les appareils photographiques de Vittorio Sella. Elle devra faire face à de nombreux dangers, notamment franchir des crevasses, éviter des avalanches et subir des chutes de neige. À minuit, après quelques heures de repos, les alpinistes avalent un café et reprennent l'ascension.

Le 31 juillet, à 11h00, le duc posa le pied sur le sommet du mont St-Elias, à 5489 mètres d'altitude. Le drapeau de l'Italie fut hissé sur un piolet en guise de porte-drapeau. Après un long mois d'ascension, tous les membres de l'expédition étaient parvenus à une altitude qu’ils n'avaient encore jamais atteinte auparavant. De cet endroit, ils pouvaient voir le mont Logan, de toute évidence plus haut, dont les sommets se trouvaient à environ 320 kilomètres de distance.

Un géant à l'horizon.
Un géant à l'horizon
Photo © United States Geological Survey, Photographe : I.C. Russel


La descente se déroula sans histoire. La température était clémente, et le parcours présentait peu de difficultés. L’expédition de 200 kilomètres prit fin le 11 août. Ce fut une grande réussite : tout le monde était sain et sauf. Selon l’Examiner de San Francisco, « ce fut l’expédition la plus réussie de tous les temps. »