Logan 1992 - Grimpeurs au-dessus du Camp 4 au col Prospector.
Logan 1992 - Grimpeurs au-dessus du Camp 4
Photo © Michael Schmidt
En 1992, le mont Logan fut l’objet d’une ascension particulière. Cette année commémorait le 125e anniversaire de la Commission géologique du Canada ainsi que le 125e anniversaire du Canada; plusieurs alpinistes souhaitaient marquer l’occasion en accomplissant un exploit particulier. Il y avait toutefois une autre raison d’entreprendre cette expédition. L’altitude réelle du mont Logan n’avait jamais été mesurée avec précision, et sa hauteur différait selon les cartes consultées. Des relevés avaient déjà été effectués au moyen d’un appareil appelé théodolite, mais tous ces relevés avaient été faits à partir d’une plus basse altitude que le sommet et à une très grande distance. De plus, les courants d’air avaient faussé la ligne de mire des arpenteurs. On allait par conséquent utiliser le système de positionnement mondial (GPS) pour déterminer la hauteur réelle de la montagne. Les résultats seraient annoncés au public canadien à l’occasion de la fête du Canada. De plus, les géologues souhaitaient mesurer le soulèvement (vitesse à la quelle le mont Logan continue de grandir) en étudiant les roches de la montagne. Ils allaient le faire en se servant de la radioactivité afin d’établir à quelle époque la roche s’était cristallisée. Le défi auquel ferait face les géologues consistait à recueillir des échantillons de roches à des endroits dangereux. Souvent, la roche exposée était située sous une falaise de glace, ou encore une crevasse barrait le chemin entre les géologues et la paroi de roc. L’expédition était commanditée par la Société géographique royale du Canada.

La fenêtre d’escalade du mont Logan s’étend du début de mai jusqu’à la fin de juin. Avant cette période, il fait trop froid, et après cette période, la neige est trop mouillée pour que les avions à skis puissent atterrir en toute sécurité sur les glaciers.

L’expédition exigeait de nombreux préparatifs. Dès le 31 octobre 1991, les grimpeurs avaient déjà préparé tout leur matériel. Ils tinrent donc un camp de formation dans les champs de glace des montagnes Rocheuses de l’Alberta au début de février. À l’aide d’un système de cordes et de poulies, les membres de l’équipe pratiquèrent les opérations de sauvetage dans les crevasses. Les poulies leur procuraient un avantage mécanique, en ce qu’elles permettaient aux grimpeurs de soulever un poids lourd d’une crevasse avec assez de facilité. En février et en mars 1992, l’équipe organisa les vivres en prévision de l’expédition. Le 1er avril, tout le matériel fut envoyé à Whitehorse.

Enfin, le 1er mai, l’équipe prit la route vers le lac Kluane afin de préparer l’envol vers les glaciers entourant le mont Logan. L’équipe était composée de trois scientifiques de la Commission géologique du Canada, deux arpenteurs qui savaient bien comment se servir d’un système GPS, deux guides de montagne, cinq gardiens de parc (Parcs Canada souhaitait également prendre part aux événements commémoratifs et permettre à ses gardiens de parfaire leurs compétences en alpinisme). Les membres de l’expédition étaient Mike Schmidt (chef), Lisel Currie, Leo Nadeau, Charlie Roots, J-C. Lavergne, Roger Laurilla, Pat Morrow, Karl Nagy, Sue Gould, Alan Björn, Lloyd Freese, Kevin McLaughlin, et Rick Staley. Sur une période de six jours (du 6 au 11 mai), le pilote, Andy Williams, transporta par avion les membres de l’équipe ainsi que leurs provisions au-delà du glacier Kaskawulsh et du mont Logan, pour atterrir sur le glacier Quintina Sella. C’est à cet endroit que le camp de base était situé. Il a fallu six jours pour transporter les membres de l’équipe et tout le matériel, car l’avion ne pouvait transporter que deux personnes et leurs bagages à la fois. Quand le temps s’y prêtait bien, l’avion pouvait faire trois allers-retours vers le glacier, mais cela se produisaient rarement. L’expédition comptait 12 membres, il fallut donc six voyages entre le lac Kluane et le glacier Quintina Sella.

Le 12 mai marqua le départ. Pendant toute la durée de l’expédition, la routine des alpinistes consistait à transporter les fournitures jusqu’au prochain campement, à mettre les provisions à l’abri et à revenir au campement précédent pour la nuit. Cette façon de procéder était moins exigeante sur le corps, qui n’avait pas à combattre le manque d’oxygène. Toutefois, il arrivait qu’une partie de l’équipe resta dormir au campement plus élevé lorsqu’elle transportait trop de sacs de couchage en amont. En effet, il arrivait que l’équipe transporte trop de matériel vers l’amont pour que que tous ses membres puissent plus dormir au campement moins élevé à la fin de la journée.
Logan 1992 - Premier transport à partir du camp de base.
Logan 1992 - Premier transport à partir du camp de base
Photo © Michael Schmidt


Il était très important que les grimpeurs ne soient pas trop empressés et n’escaladent pasla montagne trop rapidement; sinon, ils n’auraient pas le temps de s’acclimater à l’altitude. Comme le dit Charlie Roots, «si l’envie vous prend d’aller en altitude, préparez-vous à grossir et à devenir paresseux.» La période d’acclimatation lui servait à se mettre en forme. N’étant pas au sommet de sa forme en prévision de l’ascension, il lui était plus facile de ne pas escalader la montagne trop rapidement. Il était plus important d’être en grande forme lors de l’assaut du sommet, qu’au début de l’expédition.

La route vers le sommet du mont Logan se faisait principalement à skis.

Logan 1992 - Grimpeurs au-dessus du Camp 3
Logan 1992 - Grimpeurs au-dessus du Camp 3
Photo © Michael Schmidt

La règle générale pour monter dans la montagne consistait à suivre les pistes, à moins qu’elles ne mènent vers un obstacle dangereux, tel qu’une crevasse. Au-dessus du col King, il arrive souvent que des crevasses se forment. Bien sûr, les tempêtes effacent parfois ces pistes. Par conséquent, l’équipe insérait des tiges repères à tous les 25 ou 30 mètres pour baliser le sentier. Il était important de suivre la route établie, car l’on savait que ce parcours ne traversait pas de crevasses dangereuses. Cette règle tenait toujours, même pour aller aux latrines. Bien qu’il soit possible de skier par-dessus des crevasses de moins d’un mètre de largeur, les crevasses plus larges représentaient un danger.

Tout comme les grimpeurs de l’équipe de MacCarthy, les membres de l’expédition LOGAN 92 ont trouvé que la pente de 45 degrés du col King était très difficile à escalader. L’équipe ne pouvait pas transporter toutes ses provisions au troisième campement au-dessus du col en une seule journée. Elle transporta les provisions au sommet de la paroi et les déposa dans une cache jusqu’à ce que la majeure partie des provisions y soit accumulée.

L’un des plus grands défis de l’ascension consistait à transporter la grande quantité de provisions requises vers le sommet de la montagne. En temps normal, les alpinistes font de l’escalade en transportant leur matériel dans un sac à dos et en tirant un gros sac polochon sur un toboggan. Au total, chacun transportait de 35 à 55 kilos (80 à 120 livres) par charge, selon la force du grimpeur. L’un des avantages du parcours de la fosse King, plus long, mais moins abrupt, est que le grimpeur peut transporter une charge relativement grande vers le sommet de la montagne. Comme le nota Roots, une fois que le grimpeur a terminé ses tâches de la journée, il était important qu’il se repose pour conserver son énergie.

Logan 1992 - Lisel Currie, Charlie Roots au col Prospector
Logan 1992 col Prospector
Photo © Michael Schmidt


Les alpinistes devaient non seulement transporter leur matériel d’escalade, mais aussi le matériel scientifique. Ainsi, deux systèmes GPS faisaient partie des bagages. Étant donné que le GPS n’était pas très fiable à l’époque, un deuxième système allait pouvoir servir en cas d’échec. À cela s’ajoutaient un ordinateur portatif pour vérifier les données ainsi que des piles à électrolyte gélifié qui pesait chacune 4,5 kilos (10 livres). Les grimpeurs transportaient également avec eux du matériel cinématographique. Tout cela s’ajoutait un fardeau additionnel que la plupart des alpinistes n’ont pas à transporter.

Les vivres requis étaient également assez impressionnants. Selon Roots, il fallait à l’équipe 45 kilogrammes de nourriture pour nourrir ses 12 membres pendant une semaine, soit 504 kilogrammes pour toute la durée de l’ascension. Tous les repas devaient pouvoir être cuits dans une seule marmite. La nourriture représentait un autre défi : à moins d’être vraiment bien acclimatés, les grimpeurs finissent par perdre l’appétit.

Étant donné que les temps de cuisson sont plus longs en altitude, il fallait que l’équipe transporte de la nourriture qui cuirait rapidement. Un réchaud à pression fut donc utilisé pour la préparation des repas. Même si cet appareil était un peu lourd selon Roots, son poids fut largement compensé par la quantité réduite de combustible qu’il fallut transporter vers le sommet. Les poêles qu’ils avaient apportés fonctionnaient au naphte, et 50 litres de ce combustible faisaient partie des bagages. Pour éviter que le poêle fasse fondre la neige autour de lui, une planche était fixée par des élastiques au cylindre de combustible situé à la base de l’appareil.

Logan 1992 - Rick Staley au camp de base
Logan 1992 - Rick Staley au camp de base
Photo © Michael Schmidt


L’eau était également un élément essentiel. Il fallait en effet à chaque grimpeur deux litres d’eau par jour. On faisait donc fondre de la neige dans un chaudron d’acier inoxydable qui servait exclusivement à cet usage. Le fait de réserver un chaudron à la fonte de la neige évitait d’avoir à le laver à chaque fois. Étant donné que le savon à vaisselle peut donner la diarrhée aux grimpeurs, il fallait éviter que le savon entre en contact avec l’eau potable.

Le froid représentait un autre défi. Toutefois, comme le nota Roots, pour quiconque est habitué à l’hiver du Yukon, la température était supportable. Plus bas dans la montagne, l’équipe dut affronter des froids de -15 oC à -20 oC. Plus haut dans la montagne, la température descendit dans les -20 oC à -30 oC. L’équipe eut souvent à accomplir son travail et à escalader la montagne à des températures de -10 oC à -15 oC. La température se réchauffait pendant le jour, mais ces périodes de chaleur étaient courtes et ne duraient que de deux à quatre heures. Comme Roots en fit l’observation, «il faisait froid pendant des périodes beaucoup plus longues la nuit qu’il ne faisait chaud pendant le jour.» C’est surtout vers la fin de l’après-midi que la température devenait plus clémente.

Enfin, le dernier défi de cette expédition était qu’elle était composée de quatre groupes différents, qui faisaient tous partie de la même équipe, mais qui avaient des objectifs distincts. «Les gardiens de parcs étaient là pour la formation, les arpenteurs pour mesurer la hauteur de la montagne, les géologues pour recueillir des roches, et les guides pour s’assurer que nous arriverions à destination en toute sécurité.» Roots estimait que ce défi était «motivant», car il lui fallait expliquer l’importance de son travail, en espérant que les autres membres de l’expédition le trouveraient intéressant. Il leur fallait également mettre en commun les techniques d’escalade différentes employées par chacun des groupes de l’expédition. Enfin, l’équipe ne faisait pas cette ascension pour le plaisir, mais pour le travail. Par conséquent, ses membres voulaient éviter tout geste qui les obligerait à s’expliquer devant les médias une fois l’expédition terminée.

Logan 1992 - Tempête au camp de base.
Logan 1992 - Tempête au camp de base
Photo © Michael Schmidt


Au cours de l’ascension, l’équipe fut par deux fois confinée à son campement par des tempêtes qui durèrent deux journées chacune en mai. Heureusement, les tempêtes se produisirent aux campements les plus bas, ce qui donna aux grimpeurs l’occasion de se reposer de s’acclimater.

Logan 1992 Après la tempête, Camp 2 au col King
Après la tempête
Photo © Michael_Schmidt


Dans les camps en plus basse altitude, l’équipe érigea un muret de neige autour du campement. Ce muret était destiné à la protéger contre le vent. Les grimpeurs abandonnèrent cette pratique en plus haute altitude. Ils se rendirent compte en effet, que lorsque le vent soufflait de la neige, celle-ci s’accumulait à l’endroit où le vent tombait. Avec le muret de neige, le vent tombait dans le campement, et donc, la neige s’accumulait également dans le campement.

Logan 1992, Camp de base - Lisel Currie et Karl Nagy
Logan 1992 - Camp de base
Photo © Michael Schmidt
Logan 1992, Camp de base
Logan 1992 - Camp de base
Photo © Michael Schmidt


Lorsqu’ils atteignirent le col entre les sommets Prospector et AINA, les grimpeurs étaient arrivés à ce que Roots appelait la porte du plateau Logan. L’objectif consistait à transporter les provisions à travers ce col, appelé Prospector. À partir de ce point, le mont Logan était tout près. Bon nombre de grimpeurs lancent l’assaut final du sommet à partir de cet endroit. Toutefois, il faut une longue journée d’escalade pour atteindre le sommet à partir de ce point, et il arrive souvent que les grimpeurs ne prévoient pas suffisamment de temps. L’équipe de l’expédition LOGAN 92 devait en plus transporter tout son matériel scientifique sur une grande distance et prendre des relevés une fois arrivée au sommet. Elle décida donc d’établir un camp de plus sur un éperon plus près du sommet. Bien que cet éperon était en fait plus bas que le camp précédent, il était plus près du sommet, et les grimpeurs pouvaient voir le temps qu’il faisait sur le sommet et attendre que les conditions soient meilleures avant de lancer l’assaut final.


Logan 1992 - Réglage du système GPS au sommet du mont Logan.
Logan 1992 - Réglage du système GPS
Photo © Michael Schmidt

Logan 1992 - Camp 5 - Les grimpeurs vérifient le fonctionnement du GPS
Logan 1992 - Camp 5 - Les grimpeurs vérifient le fonctionnement du GPS
Photo © Michael Schmidt


Étant donné que l’équipe essayait de mesurer l’altitude de la montagne à l’aide de deux systèmes GPS, il fallait séparer le groupe en quatre. Deux équipes allaient se rendre au sommet au cours de deux journées différentes. Chacune devait installer l’un des deux systèmes GPS. Ensuite, deux autres équipes suivraient les deux précédentes quatre heures plus tard pour prendre les relevés. Il fallait que le système GPS fonctionne pendant quatre heures en continu avant de pouvoir donner des relevés précis. Le 16 juin, la première équipe se mit en route vers le sommet. À quelques mètres à peine du sommet, les grimpeurs enfilèrent des crampons. Cela leur était rarement arrivé au cours de l’ascension, car ils avaient pu franchir presque toute la distance vers le sommet à skis. Selon les plans, la première équipe prendrait 15 minutes pour régler le système GPS puis redescendrait la montagne. Cependant, il faisait ce jour-là un temps merveilleux. La première équipe a plutôt passé quatre heures au sommet, où elle finit par être rejointe par la deuxième équipe qui venait prendre les relevés du système GPS. Le 7 juin, les grimpeurs qui avaient atteint le sommet la journée précédente redescendirent à skis vers le col Prospector tandis que les deux autres équipes refaisaient la même procédure.

À mesure que l’équipe descendait la montagne, elle commença à se sentir de mieux en mieux, puisqu’elle allait vers une atmosphère plus riche en oxygène. Comme le nota Roots, «à chaque centaine de pieds à la verticale, nous nous sentions mieux, nous avions l’impression de devenir soudainement Superman.» Alors que l’ascension leur avait pris un mois entier, la descente ne dura que deux jours. L’équipe était de retour au camp de base le 11 juin.


Logan 1992 - Pat Morrow en route vers le sommet.
Logan 1992 - Pat Morrow en route vers le sommet
Photo © Michael Schmidt




Il fut établi que la montagne s’élevait à 5959 mètres d’altitude, plus ou moins 3 mètres. Aucun des cristaux radioactifs recueillis sur le mont Logan ne put servir à déterminer le soulèvement de la montagne; il fallut donc faire appel à une deuxième méthode. Des stations GPS furent installées à divers endroits pour mesurer à nouveau l’altitude à une date ultérieure. Ces stations permettront de déterminer dans quelle mesure la montagne s’est déplacée depuis 1992. À la fin, l’expédition fût une réussite, car tous les membres de l’expédition étaient revenus en bonne forme. Deux des gardiens de parcs étaient revenus sur leurs pas avant l’assaut du sommet, car ils avaient souffert des effets de l’altitude. Un autre membre de l’expédition avait rebroussé chemin, car il éprouvait des problèmes de circulation sanguine dans les mains : le bout de ses doigts n’était plus irrigué. Néanmoins, la majorité des membres de l’équipe avait atteint le sommet.


Logan 1992 - Karl Nagy atteint le sommet de la crête.
Karl Nagy atteint le sommet de la crête
Photo © Michael Schmidt