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La médecine traditionnelle au Canada de nos jours:
Parlez à Valérie Lanctôt-Bédard


Enseignante, cofondatrice et propriétaire, Flora Medicina, école d'herboristerie


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Valérie Lanctôt-Bédard

Que faites-vous?

Quel rôle les plantes médicinales jouent-elles dans votre travail?

Comment un herboriste moderne réconcilie-t-il les connaissances traditionnelles et les connaissances scientifiques plus récentes?

Quelles leçons tirées de l'usage traditionnel de plantes médicinales sont toujours utiles de nos jours?

Pouvez-vous me donner des exemples de plantes simples et efficaces que vous utilisez souvent?

Comment mesurez-vous la puissance des ingrédients actifs des plantes que vous cultivez dans votre jardin?

Quelles traditions culturelles sont les plus importantes dans la médecine traditionnelle d'aujourd'hui?

L'intérêt pour les plantes médicinales augmente-t-il?

Pourquoi les gens se détournent-ils de la médecine conventionnelle?



Q. Que faites-vous?

J'aide les gens à guérir en utilisant surtout des plantes. Mon approche thérapeutique consiste principalement à utiliser des plantes. Je travaille aussi de manière holistique, c'est-à-dire que j'examine tous les aspects de la promotion de la santé, dont la nutrition et la gestion du stress. Les aspects sont très variés, mais je tiens compte aussi de nombreux problèmes de style de vie afin d'augmenter la capacité du corps de guérir. Je pars du principe que le corps est capable de se guérir. Nous devons créer les situations qui lui permettent de le faire, et parfois lui donner un petit coup de pouce pour qu'il trouve un meilleur équilibre, ou lui donner une impulsion, en fonction des problèmes.



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Q. Quel rôle les plantes médicinales jouent-elles dans votre travail?

Elles jouent un rôle à de nombreux niveaux. Dans l'ensemble, notre rôle le plus important est de fortifier le corps et de l'aider à fonctionner au mieux, en lui donnant du tonus et en optimisant sa capacité de répondre à ce qu'on lui demande. Cela peut fonctionner dans divers systèmes du corps — par exemple, on peut donner du tonus au système digestif, au foie, aux poumons ou au système nerveux pour que le corps ou un de ses organes puisse mieux réagir quand il le doit et se comporter de manière plus dynamique face aux exigences de la vie.



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Q. Comment un herboriste moderne réconcilie-t-il les connaissances traditionnelles et les connaissances scientifiques plus récentes?

Il suffit de travailler de manière cohérente avec les deux types de connaissances. Par exemple, on pourrait lire dans de vieux herbiers « cette fleur jaune est bénéfique quand on a une douleur au côté…». Nous savons maintenant que « le côté » signifie le foie. Nous faisons de plus en plus le lien avec les découvertes des scientifiques, nous expliquons mieux et nous pouvons extrapoler d'une certaine manière. Cela dit, nous utilisons toujours de nombreux remèdes qui ne sont pas expliqués et sur lesquels la science ne s'est pas encore penchée. Pourquoi ? Parce qu'ils se sont révélés efficaces depuis longtemps. L'usage du millepertuis pour traiter la dépression n'est pas nouveau. Le terme dépression n'était pas utilisé autrefois, on parlait de mélancolie ou on disait que les gens étaient possédés par des démons. C'était la même chose. Les herboristes modernes font des rapprochements, acquièrent de nouvelles connaissances et expliquent de nouvelles choses.

Valérie dans son jardin de plantes médicinales.
Valérie dans son jardin de plantes médicinales.

Le plus difficile pour moi, et pour les herboristes en général, c'est d'essayer de défendre des traitements qui n'ont pas été entérinés par les scientifiques (dans le modèle réductionniste), mais pour lesquels il existe d'abondantes preuves anecdotiques et empiriques attestant qu'ils peuvent vraiment être efficaces. De combien d'anecdotes les scientifiques ont-ils besoin avant d'accepter qu'une plante est efficace? C'est notre gros problème. La guérison par les plantes repose sur l'intuition du praticien. Or, cette démarche sera de plus en plus difficile à respecter compte tenu des nouveaux règlements en vigueur dans ce domaine, qui s'inspirent davantage du modèle de la médecine conventionnelle largement soutenu par le monde de la finance et l'État.



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Q. Quelles leçons tirées de l'usage traditionnel de plantes médicinales sont toujours utiles de nos jours?

La leçon qui vaut toujours pour moi est l'idée que « ce qui est simple est efficace ». J'entends par simple les plantes que je cultive dans mon jardin ou que je trouve dans la forêt derrière la maison et ce que je peux transformer dans ma cuisine. C'est difficile à admettre pour beaucoup de gens..



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Q. Pouvez-vous me donner des exemples de plantes simples et efficaces que vous utilisez souvent?

Millepertuis
© Les Jardins botaniques royaux
 

La teinture de millepertuis. Le millepertuis est une mauvaise herbe, elle pousse dans mon jardin et dans ma pelouse. Je mets du temps à tondre mon gazon — je contourne la luzerne, je tonds autour de la bardane… mais le millepertuis pousse partout. Il est facile d'en récolter les bourgeons, les fleurs et parfois les feuilles; selon mon humeur; je les mets dans un contenant en verre et je verse de la vodka dessus, je secoue le flacon tous les jours et je filtre le liquide plus tard. On peut utiliser la teinture (la partie liquide) comme remède, c'est très bon pour le système nerveux. Je commence aussi à l'utiliser pour le foie.




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Q. Comment mesurez-vous la puissance des ingrédients actifs des plantes que vous cultivez dans votre jardin?

Je le sens en moi. Je sais que c'est la plante que je veux, je lui demande de me donner ce que je veux d'elle, et elle me donne ce qu'elle a. Je pars du principe que la plante et la personne qui l'utilisera trouveront le moyen d'établir un rapport et que la personne trouvera dans la plante ce dont elle a besoin. 

Cette approche a des aspects très pragmatiques. La plante que je récolte dans mon jardin a beaucoup plus de vitalité que n'importe quelle plante transformée en comprimé, par un procédé thermique, qui contient d'autres plantes réduites en poudre qui ont fait le tour du monde avant d'aboutir au Canada.

De plus, le fait que je suis une herboriste, que je connais les plantes et que je communique avec elles se fait sentir dans la relation qu'une personne aura avec la plante qu'elle prendra. Je pense que c'est une bien meilleure approche que de se concentrer sur les molécules qui viennent des plantes. Le choix de la plante à cueillir, le moment où je la récolte et la manière dont je la transforme : c'est le processus très pragmatique qui me permet d'en tirer ce que je veux.

Les doses que je prescris peuvent varier énormément d'une personne à l'autre, ce qui est un autre aspect pragmatique de mon travail. Je commence toujours par de très légères doses, ce qui suffit pour certaines personnes; elles le sentent. D'autres prennent jusqu'à cinq gouttes six fois par jour parce que c'est ce dont elles ont besoin. Je n'interviens pas dans l'interaction entre la personne et la plante, je suis une
« marieuse » .

Tout cela est possible parce que nous travaillons avec des plantes et des personnes qui sont vivantes. Ce n'est jamais possible avec quelque chose qui est totalement inerte.



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Q. Quelles traditions culturelles sont les plus importantes dans la médecine traditionnelle d'aujourd'hui?

Elles viennent de partout. Les traditions sur lesquelles reposent mes connaissances, par exemple, viennent surtout de France, d'Angleterre et des É.-U. L'apport des É.-U. est très varié : il comporte de nombreuses connaissances originaires d'Europe, qui proviennent elles-mêmes d'échanges continus avec les praticiens du Moyen-Orient durant des siècles, puis d'autres échanges entre les É.-U. et l'Angleterre et, enfin, d'autres influences de notre continent. Heureusement, les médecins de l'école éclectique américaine (avant la normalisation de l'exercice de la médecine) ont obtenu des membres des Premières Nations beaucoup d'informations sur les plantes indigènes. Et ils ont laissé un grand nombre de documents. Plus récemment, des herboristes extraordinaires, qui s'inspirent entre autres des traditions asiatiques, ont élargi la portée de ces documents en les intégrant à un vaste répertoire d'approches thérapeutiques et de connaissances sur les plantes. C'est très important pour moi de parler de diversité parce que c'est en elle que réside la richesse, et différentes personnes préfèrent telle ou telle approche. Par exemple, je suis copropriétaire d'une école où nous formons des phytothérapeutes. Ma collègue s'y connaît beaucoup plus que moi en médecine traditionnelle chinoise. Elle obtient de très bons résultats. En ce moment, nous apprenons toutes les deux des méthodes « shamanistiques » de communication directe avec les plantes, une autre approche que j'ai commencé à explorer il y a 12 ans. De plus, nous avons toutes les deux suivi une formation poussée en anatomie et en physiologie afin d'apprendre le vocabulaire et de pouvoir nous expliquer à différents niveaux. L'une n'exclut pas l'autre.


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Q. L'intérêt pour les plantes médicinales augmente-t-il?


Oui, et je pense que l'intérêt varie d'une partie du Canada à l'autre, d'une province à l'autre. C'est intéressant, parce que le regain d'intérêt semble suivre un modèle historique décrit par Barbara Griggs, une écrivaine, dans un livre intitulé Green Pharmacy. Elle y explique qu'il y a depuis longtemps un tiraillement entre la médecine traditionnelle et la médecine conventionnelle. Chaque fois que les gens font moins confiance à la médecine conventionnelle — en raison des effets nocifs des traitements au mercure au XIXe siècle, par exemple — ils reviennent aux plantes médicinales et aux simples remèdes-maison. Et puis, la médecine conventionnelle découvre un médicament comme la  pénicilline, et vlan!, la confiance revient. Il s'agit d'un cycle, et je pense que les gens se détournent maintenant de la médecine conventionnelle, des médicaments chimiques et autres et s'intéressent de nouveau aux remèdes traditionnels.



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Q. Pourquoi les gens se détournent-ils de la médecine conventionnelle?

Le problème majeur avec le modèle réductionniste, c'est que les praticiens examinent une partie du groupe (plante ou animal) au lieu d'étudier l'ensemble, et ça ne marche pas. Dès qu'on examine une partie du tout, on examine une partie morte. Une plante ou un animal ne peut pas subsister si on le sépare du groupe. Il n'y a plus d'interaction avec l'écosystème. C'est vraiment difficile de comprendre ce qui se passe dans la vie de quelqu'un quand on examine son corps ainsi. Tous les liens doivent être actifs, c'est ce qui fait la force des remèdes traditionnels à base de plantes. Nous travaillons avec des plantes et des préparations vraiment simples. D'une manière idéale, l'herboriste doit récolter et transformer les plantes lui-même, parce qu'il les connaît et les aime.

Savez-vous combien il est difficile de parler de ces choses avec des médecins? Je voudrais pouvoir créer des occasions où nous laisserions tous nos préjugés de côté (oui, les leurs et les nôtres) et où nous parlerions. Je suis certaine qu'il y a un lieu commun pour nous tous parce que je sais que nous avons au moins une chose en commun : nous nous soucions du bien-être d'autrui!



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