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Examen de la vue institutionnelle


Cette discussion se reportera régulièrement au concept de "l'institution". Ce mot, problématique dans le meilleur des cas, exige ici une attention spéciale afin d'être défini correctement dans les contextes de ce projet. Dans son sens le plus général, "l'institution" est considérée par nos auteurs comme ces organes qui déterminent "l'histoire officielle" d'un lieu ou d'une situation. Ces organes sont souvent gouvernementaux, comme dans le cas d'un conseil national du tourisme ou d'un ministère des transports, mais ils peuvent également être commerciaux ou privés. Ils peuvent même être un organe institutionnel qui s'est formé organiquement - la "sagesse populaire" ou "savoir commun" peut parfois exercer une influence tout aussi forte ou monolithique sur la perception des gens qu'une brochure du gouvernement conçue judicieusement. Les deux sections de ce projet portent sur des manifestations différentes de l'influence institutionnelle : Souvenirs subversifs : mise en question de la vue institutionnelle dans les images du tourisme et de la surveillance porte sur les visions institutionnelles qui colorent l'industrie du tourisme et Cartographie subversive : mise en question de l'exactitude de la carte officielle traite de l'influence institutionnelle sur la cartographie. Les deux sections ont en commun leurs discussions de l'institution - et de ses malaises - pour ce qui est de ses effets sur notre compréhension d'un lieu.

Dans Souvenirs subversifs, qui se concentre sur l'industrie du tourisme et sur des artistes qui examinent les différents moyens dont ils disposent pour représenter un lieu, "l'institution" fait référence de façon générale aux organes qui présentent une vision monolithique des espaces et des sites en tant que destinations touristiques. Spécifiquement, les institutions en question ici sont les conseils du tourisme qui rédigent les brochures, des intérêts du secteur privé qui présentent souvent au monde une vue unilatérale des lieux et même les impressions imaginaires que nous avons collectivement d'endroits où ne nous sommes jamais allés.

Les conseils du tourisme servent, pour la forme, en tant que "l'institution" dans cette discussion car ils présentent souvent une vue unilatérale ou très subjective d'un lieu. Par exemple, c'est le zèle des conseils provinciaux du tourisme qui sont, en grande mesure, responsables du portrait habituel de l'Île-du-Prince-Édouard au Canada comme étant une île verte et sauvage avec des maisons à pignons, laissée intacte par le progrès et le temps ou de l'Alberta comme étant le pays des rodéos, des barbecues sans fin et de la vie salubre sur les ranchs. Sans aucun doute, on trouve de belles vues sur la mer et des petites filles aux cheveux tressés dans les Maritimes, de même l'Ouest canadien a sa bonne part de bétail et de chapeaux de cow-boy. Ce sont pourtant là des stéréotypes réducteurs qui aboutissent à deux choses : ils attirent les visiteurs et ils représentent faussement les lieux. Bien que les touristes puissent être séduits par le caractère bidimensionnel et charmant des lieux que décrivent ces brochures, la réalité complexe de Charlottetown et Red Deer est mise de côté ou, carrément effacée comme si elle avait été manipulée avec PhotoShop. Les conseils du tourisme, en faisant de leur mieux pour améliorer l'économie et aider le monde à s'éprendre des lieux qu'ils représentent, finissent parfois par simplifier à l'extrême et à présenter ces lieux sous un faux jour. Ils sont donc "l'institution" dans ce débat, car ils présentent une vue singulière d'un lieu et parce qu'ils ont les moyens, les ressources et le statut qui leur permettent de masquer les autres vues.

De façon semblable, les intérêts privés peuvent incarner "l'institution" dans cette discussion. Disneyland, par exemple, s'efforce de faire du Sud de la Floride un monde de dessins animés plein d'entrain; son empreinte sur le paysage culturel est si massive et indélébile que ses images de Mickey Mouse oblitèrent toutes les autres qui pourraient apparaître. L'industrie du ski, pour donner un autre exemple, transforme toute collectivité avec des collines un peu élevées en une station alpine, laissant peu de place à d'autres identités culturelles ou sociales qui pourraient vouloir s'y affirmer. De même, les grandes sociétés privées, comme Club Med ou Sandals, ont une telle influence sur la représentation des lieux où ils fonctionnent - la Barbade devient un paradis de cuves thermales et de bars de piscine; la Jamaïque est décrite comme une île peuplée d'enfants innocents aux tresses rastas et de chambres d'hôtel de luxe avec bain tourbillon; le Mexique offre des soirées célibataires et le service en chambre - que les autres types de culture ou de représentation ont peu de chance de réussir ou même de survivre. Ces intérêts privés agissent en tant qu'" institution" parce qu'ils peuvent, essentiellement, acheter l'identité du lieu dans lequel ils s'installent et éliminer toute possibilité d'autres identités et représentations.

D'une manière très semblable, les industries qui fabriquent des souvenirs déterminent l'apparence d'un lieu et l'impression qu'il donne. Les ambassadeurs du Canada dans le monde sont, bien souvent, les vulgaires figurines d'orignaux en polyéthylène dont débordent les magasins de bibelots situés près de la frontière et c'est difficile d'imaginer quitter l'Arizona sans un cendrier portant une image du Grand Canyon ou un aéroport d'Écosse sans un bibelot aux couleurs d'un tartan écossais. La fabrication même de ces articles détermine comment ces endroits seront représentés et inscrits dans la mémoire collective. Les présentoirs de cartes postales sont encore plus omniprésents, on les trouve éparpillés partout où il y a un hôtel ou une rue commerciale. Ces petits portraits - mis en scène, retouchés et enjolivés - nous font des clins d'œil, répétant en miniature maintes et maintes fois les vues du lieu, offrant des milliers de simulations parfaites en taille réduite du lieu réel où nous nous trouvons. Les cartes postales, la base de l'industrie des souvenirs, sont des substituts lustrés de la réalité, éliminant presque la nécessité de regarder autour de soi. Avec les piles et les stocks de toutes petites et parfaites Tours Eiffel, Tours CN et Statues de la Liberté, les cartes postales décrivent une uniformité improbable de la représentation des sites, les réduisant à leurs ensembles d'images prévisibles. Les cartes postales, les boules à neige et les bibelots touristiques - une industrie de plusieurs milliards de dollars - remplissent le rôle de "l'institution" car ils contrôlent la représentation d'un lieu de cette façon.

Une des incarnations les plus courantes de l'institution traitée dans Souvenirs subversifs est celle d'un monolithe de stéréotypes presque fortuits. Formés sur des dizaines d'années, avec l'aide de contributions subtiles ou flagrantes du cinéma, des rumeurs, de la propagande, des diaporamas maison, voire des rêves en couleur, ces stéréotypes peuvent s'avérer aussi énormes et impénétrables que n'importe quel gouvernement ou grande société privée. Lorsque nous leur faisons confiance, et quand il y a bien peu d'autres options, les stéréotypes peuvent devenir des documents de faits incontestables dans nos esprits et nous pouvons finir par y croire si fermement qu'ils deviennent des prophéties qui s'exaucent. Si nous nous attendons à voir des cowboys quand nous allons dans l'Ouest américain, nous les verrons, même si cela implique qu'ils doivent être des hallucinations ou des fabrications.

Ces définitions de "l'institution" sont toutes évoquées dans Souvenirs subversifs, car les artistes discutés examinent tous ces phénomènes et essaient soit d'attirer notre attention sur la subjectivité de la vue institutionnelle soit de carrément la contredire et d'offrir d'autres vues à sa place. Dans Cartographie subversive, l'institution prend une signification un peu plus cohérente - dans ce cas, elle fait référence aux organismes qui s'occupent de créer les cartes. Les cartes routières, les cartes politiques, les cartes de villes montrant les sites et points d'intérêt, les cartes du terrain indiquant les caractéristiques de l'environnement, ou même les cartes de transport : toutes ont tendance à être dessinées par des auteurs subjectifs qui ont des vues nécessairement biaisées d'une manière ou d'une autre.

Par exemple, les cartes routières dessinées par les compagnie automobiles tiendront compte seulement de détails pertinents à leurs intérêts : grandes artères, itinéraires communs, agglomérations. Certaines contiendront des détails subjectifs : où s'arrêter pour acheter de l'essence (si l'un de leurs actionnaires est une compagnie pétrolière) ou qui appeler pour une dépanneuse (si un actionnaire possède une dépanneuse). Il n'y a rien d'étonnant ici : les compagnies automobiles font des cartes pour ceux qui ont une voiture et servent les intérêts associés aux voitures. Une carte de l'Amérique du Nord de l'Association canadienne des automobilistes, par exemple, vous aidera à voyager de Goose Bay au Labrador à Chihuahua au Mexique par le trajet le plus direct possible et pourrait bien vous dire où trouver les restaurants Denny's sur votre route. Mais elle ne vous informera aucunement au sujet de la vie culturelle à Dayton ou de l'art de la rue à Berkeley ou des remous politiques à Little Rock. Pourquoi le ferait-elle? Si vous traversez un continent en voiture, vous n'avez probablement pas le temps de vous compliquer la vie avec ce genre de détails. Mais leur absence même - et l'absence de tout ce qui n'a pas un lien direct avec votre itinéraire de A à B - illustre un fait important au sujet des cartes : elles sont, par définition, subjectives et font des exclusions. Aucune carte ne prétend dire toute la vérité, pourtant bien souvent les cartes s'arrogent une espèce d'autorité implicite qui leur permet de remplacer la réalité. Quand c'est le cas, on peut considérer qu'elles représentent la vue "institutionnelle".

Même les cartes dessinées par des organes apparemment de confiance et incontestables - comme, par exemple, le ministère de l'Agriculture ou la Ville de Toronto-sont sujettes à la même marge d'erreur, aux omissions et à la myopie. Toute l'information figurant sur la carte de la ville peut être exacte, néanmoins elle n'offre pas une image réelle ou complète de comment est véritablement le lieu qu'elle représente. Elle sert, cependant, de document "institutionnel" - elle est l'énoncé officiel de la Ville sur ce qu'est la ville et la crédibilité même de sa source renforce son emprise sur l'imagination des gens. La carte de la ville est la version officielle, ainsi la Ville est "l'institution" qui diffuse sa représentation singulière - et souvent incomplète.

C est bien sûr impossible qu'elle soit complète : même avec la technologie cartographique la plus avancée aucune carte à elle seule peut représenter intégralement un lieu dans sa totalité, dans toutes ses nuances et sa complexité. Les artistes discutés dans Cartographie subversive le reconnaissent et abordent le fait que bien souvent on accorde aux cartes beaucoup plus d'autorité qu'elles ne le méritent. Ils montrent que ce n'est qu'en offrant des myriades d'autres options alternatives et qu'en reconnaissant qu'il n'y a pas une réponse correcte unique, qu'on peut envisager une approximation d'exactitude.

Les deux sections de ce projet traitent du rôle de "l'institution" en fonction de sa répercussion sur la compréhension d'un lieu. L'un l'examine sous l'angle de sa relation à l'industrie du tourisme et l'autre l'examine dans le contexte de la cartographie et la géographie. Dans les deux cas, les artistes considèrent des alternatives à la vue institutionnelle et s'amusent à en créer. Ils tentent également de remettre en question sa singularité, son autorité et son portrait monolithique.


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