Vues douteuses :
Mise en question des représentations institutionnelles dans le tourisme et la cartographie
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Cartographie subversive :

mise en question de l'exactitude de la carte officielle


La géographie physique et psychologique des villes est depuis longtemps une source d'inspiration pour les artistes. Historiquement, les villes sont la muse, depuis le Dublin de Joyce, en passant par le Paris de Van Gogh et jusqu'au New York de Stieglitz. Avec la prolifération et l'omniprésence de la technologie numérique, la documentation, la catégorisation et la transmission du "catalogue de formes " visuelles de la vie sont devenues beaucoup plus simples. Tout comme chaque coup de pinceau sur la toile peint sa propre représentation de la ville, la technologie numérique permet un nombre toujours croissant d'angles, d'approches et de points de vue à partir desquels la ville peut être étudiée. Les téléphones cellulaires avec caméra-photo, les vidéo téléphones, les caméras vidéo de surveillance, les caméras Web sans fil et l'appareil photo numérique toujours plus petit, photographient et filment les multiples couches des espaces urbains - du banal à l'époustouflant. En même temps, les signaux invisibles de la géographie urbaine, tels que les systèmes mondiaux de localisation (GPS) et les hot spots de l'Internet sans fil, ou zones d'accès Wi-Fi, sont rendus visibles par des pratiques artistiques spécifiques à un lieu donné qui modifient leur usage prévu et permettent d'autres lectures de la ville.

L'émergence de ces nouvelles technologies a facilité la résurgence ainsi que l'expansion de la théorie et de la pratique de la psychogéographie. Les psychogéographes font de l'expérimentation avec les villes depuis plus de quarante ans, mais c'est seulement récemment que cette théorie s'est manifestée d'une autre façon que par les textes écrits. La nouvelle vague d'artistes et d'adeptes psychogéographiques - en emboîtant le pas (littéralement) aux premiers enthousiastes de la psychogéographie, les situationnistes - interprètent ses idées d'une façon tangible et inclusive. Ils créent des projets qui sont accessibles et même amusants, apportant la psychogéographie à un public plus grand et plus populaire.

Cette nouvelle génération de pratique, qui comprend de nombreux sites Web, des collectifs et conférences artistiques, se voue à la "mise en correspondance mentale" des espaces civiques physiques - c'est-à-dire, mettre en correspondance les versions des lieux tels qu'ils existent dans nos esprits et tels qu'ils sont représentés par nos émotions. Ces projets vont de l'usage de dispositifs technologiques qui laissent des repères ou géomarqueurs (les coordonnées précises de où se trouve quelque chose) aux graffitis de tagueurs inconnus. Les bâtiments condamnés à la démolition ou les arrêts d'autobus solitaires, tout ce genre de choses, attirent le regard psychogéographique. Il s'agit là d'une nouvelle sorte de cartographie et elle reconstruit et modifie la façon dont nous représentons divers environnements urbains, incorporant de nouveaux éléments, souvent personnels, à ces cartes et par là même remettant en question les représentations institutionnelles soit-disant "objectives" des villes.

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La cartographie est l'étude des cartes ou des globes et la pratique de leur création. Les cartes sont de par leur nature problématiques. Tout d'abord, elles supposent une réalité "objective" : une version du monde qui peut être inscrite, encadrée et fiable. Toute personne qui s'est jamais égarée dans une ville sait que même la carte la plus méticuleuse est un document subjectif et que sa version du monde est une question d'opinion personnelle. La seconde erreur fatale des cartes est qu'elles ont été utilisées, tout au long de l'histoire politique, comme des armes dans les luttes de pouvoir. Lorsque l'armée britannique a occupé l'Irlande, une de ses premières initiatives militaires a été de retracer la carte de tout le pays. Pourquoi s'en donner le mal alors qu'il existait déjà des cartes de l'Irlande et que celles-ci répondaient aux besoins de navigation? Parce que la Grande-Bretagne voulait être l'auteur de la carte irlandaise. La Grande-Bretagne savait que c'est celui qui dessine les cartes qui règne sur le monde. L'Amérique le savait aussi : le remaniement total et à grande échelle des cartes autochtones par les "pionniers" envahisseurs fut une preuve claire et évidente de leur victoire impériale. Les cartes sont établies par le pouvoir dominant, c'est ce qui en fait des documents si puissants. C'est aussi ce qui explique pourquoi elles sont si dangereuses et ce qui explique pourquoi le récent mouvement d'artistes qui cherchent à prendre la relève dans le domaine de la cartographie est d'une si grande importance.

Les arts numériques et médiatiques ont révolutionné la cartographie sur le plan physique tout comme sur le plan conceptuel. Les cartes, qui étaient traditionnellement produites avec un crayon sur du papier, sont maintenant numérisées grâce à la généralisation de la technologie informatique.

Lorsque nous regardons la carte institutionnelle d'un lieu, nous voyons une abstraction des faits et des caractéristiques que l'État veut nous montrer. Cependant, ce qui le plus souvent ne figure pas sur ces photos et cartes "officielles" sont les éléments ordinaires qui font des lieux ce qu'ils sont et les rendent reconnaissables et navigables. Ces cartes peuvent nous donner la configuration de ces lieux, mais pas la sensation qu'ils produisent en nous. Les effets affectifs que les lieux peuvent avoir sur les êtres humains ne sont pas mentionnés dans le document officiel.

On peut être frustré par tout ce qu'omettent les cartes et photos objectives. Pourquoi ne montrent-elles pas les points d'intérêt non officiels? La femme sans-abri qui dort devant le magasin de location de vidéos, la ruelle étroite qui sert de raccourci entre deux grandes rues ou l'odeur de l'usine de biscuits chinois qui se répand dans les rues avoisinantes : ce sont les choses dont les gens se rappellent, ce qui les marque. Et pourquoi les photos officielles ne donnent-elles pas le même degré de satisfaction que les photos dans nos propres albums? En parlant d'architecture, Ludwig Mies van der Rohe a dit "Dieu réside dans les détails" - mais en parlant de géographie, c'est l'humanité qui réside dans les détails. Imaginez une carte standard ou une photo de la ville qui indiquerait des lieux d'émotion habituellement omis - la scène d'un crime notoire, le lieu d'un premier baiser. Ces choses ne sont pas indiquées sur une carte "officielle", qui décide, en notre nom, ce qui est important et ce qu'il faut laisser de côté. Bien que ce genre de réduction soit souvent nécessaire (personne ne veut suivre une histoire d'amour en essayant d'aller du point A au point B le plus vite possible), toute prétention de représenter la réalité véritable d'un lieu devient problématique. Reconnaissant la nécessité d'offrir davantage de détails, les projets psychogéographiques tentent de ressentir, de gérer et de documenter ces détails. Ils offrent des cartes alternatives de lieux souvent cartographiés et, ce qui compte peut-être plus, offrent une alternative au concept même de la carte institutionnelle.

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Ce projet général examine certaines des subversions et réitérations de la carte institutionnelle. Les trois principaux projets étudiés ici, Every Bus Stop in Surrey, BC, Townsend Retraced et One Block Radius, utilisent des cartes et des archives gouvernementales comme points d'entrée au terrain affectif et non rationnel des lieux qu'elles représentent. Leur utilisation des cartes institutionnelles pour mettre en question la véracité de la cartographie institutionnelle est une superbe forme de détournement, une des ruses les plus astucieuses de la psychogéographie. Every Bus Stop in Surrey, BC représente un système de transport en commun dans une vaste banlieue de Vancouver en pleine transition; Townsend Retraced représente la planification d'une communauté urbaine utopique au bord du lac Érié en Ontario dans les années 1970 qui ne s'est jamais réalisée; One Block Radius est l'étude approfondie d'un pâté de maisons de New York dans une perspective de géographie sociale. Transférées du physique (cartes plates du gouvernement) au virtuel (œuvres médiatiques des artistes), les cartes Readymade (toutes faites) servent à la fois de contrepoint conceptuel aux originaux institutionnels et de représentations spatiales des grandes quantités de données indexées contenues dans chaque document. Ces trois projets occupent une place centrale dans l'exposition, mais leurs techniques et motifs se retrouvent dans de nombreux projets médiatiques à site fixe.

Les œuvres psychogéographiques sur lesquelles s'appuient les trois composantes principales de cette exposition tentent de combler le fossé qui existe entre la réalité des cartes institutionnelles et le vécu de ces lieux. Tandis que les documents cartographiques et photographiques prétendent à l'objectivité, les documents psychogéographiques sont des points d'entrée dans un espace social au spectre beaucoup plus vaste et plus complexe. Les projets examinés ici prennent comme point de départ des cartes institutionnelles ou des situations cartographiables, mais vont plus loin en révélant les détails entre les lignes de la carte. Les artistes répondent au déterminisme de la cartographie en apportant à chaque carte leurs annotations personnelles et leurs perceptions subjectives du lieu.

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Ce qui sépare les projets d'art numérique de ceux qui utilisent les moyens traditionnels est l'architecture du Net (sur écran ou non), avec sa capacité de stocker de vastes quantités de données qui peuvent être organisées spatialement ou par catégorie. C'est un moyen approprié pour naviguer et explorer la profondeur et la multiplicité de documents exposés dans les projets psychogéographiques, et ce pratiquement à l'infini. Surfer sur le Net, avec toutes les possibilités de choix et de directions dont on dispose, est tout à fait l'équivalent virtuel d'une dérive psychogéographique à travers la ville. Sur le Net, on peut se retrouver dans un lieu très éloigné de notre trajectoire initiale en deux ou trois clics de la souris. Telle une ballade dans une ruelle inconnue, une ballade sur un nouveau site Web nous présente de multiples découvertes et promesses d'aventures nouvelles. Les multiples couches du Net permettent de visualiser des lectures qui font contrepoids à la représentation hégémonique ou officielle des espaces publics.

À la tête de la nouvelle vague d'adeptes de la psychogéographie influencés par les situationnistes, le groupe hollandais Social Fiction dirigé par l'artiste Wilfried Hou Je Bek, organise des expériences et des événements divers dont le but est l'exploration à pied d'environnements urbains. À l'instar des situationnistes avant eux, les membres de Social Fiction recherchent de nouvelles façons de regarder la ville et, ce faisant, créent un nouveau plan de la ville en constante évolution et toujours subjectif comme on n'en trouvera jamais dans des archives gouvernementales.

Depuis quelques années, les photoblogs prolifèrent massivement sur le Web. Très semblables aux blogs textes, ou web-logs, les photoblogs affichent des photos numériques, souvent prises lors d'activités quotidiennes dans des lieux publics. Brandon Stone a créé une base de données de photoblogs, Photoblogs.org, qui compte plus de 10 000 photoblogs. Le regard, ou l'objectif, du photobloggeur se pose sur les sites consacrés par les institutions de même qu'il enregistre les détails les plus banals de la vie urbaine (chaussure abandonnée dans une gouttière, couvercles de bouches à égouts ou autres détails souvent négligés de l'un de ces sites institutionnels, par exemple). Les photoblogs ne privilégient pas qu'une seule perspective - la ville est vue d'en haut et d'en bas, propre ou sale - et le surfeur peut y circuler aléatoirement, chronologiquement ou thématiquement. Dans Toronto photoblog, par exemple, la ville de Toronto n'est pas représentée par ses icônes emblématiques (Tour CN, Ontario Place) mais par des détails plus intimes de la rue. En documentant les villes à partir d'un si grand nombre de perspectives - 10 000 sur le seul site de Stone - le phénomène du photoblog subvertit la notion de regard institutionnel unique.

Grâce à la technologie des dispositifs mobiles et du GPS qui permet une expérience et une connaissance spécifiques au lieu, le spectateur peut vivre une relation directe avec l'espace géographique. Présenté à Montréal et Toronto Teletaxi, est un projet mobile réactif au site qui permet aux passagers d'un taxi de lire sur un écran tactile installé à l'arrière du taxi des commentaires sur les œuvres d'art géospécifiques situées le long du trajet. Au fur et à mesure que le taxi se déplace dans la ville, des œuvres d'art médiatiques spécifiques au lieu s'affichent sur l'écran de l'ordinateur relié à un récepteur GPS embarqué. De même, [murmur] est un projet documentaire sonore qui permet aux piétons d'écouter des histoires sur leur téléphone cellulaire à l'endroit même où elles ont eu lieu. [murmur] enregistre des souvenirs et des anecdotes racontées sur un ton de conversation et installe les enregistrements dans divers quartiers de Toronto, Montréal, Vancouver et Calgary ce qui confère une dimension émotionnelle à l'espace public : l'auditeur apprend ce qui est important aux yeux des autres. Un espace urbain qui paraît banal et quelconque devient un lieu une fois qu'un récit s'y rattache et les récits divergent souvent de la vision officielle du quartier en question. Tout comme les photobloggeurs qui captent avec minutie l'expérience locale subjective, [murmur] fournit sur chaque endroit des myriades d'anecdotes personnelles détaillées, donnant ainsi naissance à une nouvelle carte nuancée, chamboulant le concept même de "l'histoire officielle"..

La technique de détournement. est l'une des plus utiles et subversives dont disposent les artistes psychogéographiques. En prenant comme point de départ un véritable document institutionnel, les projets suivants ont recours au détournement de façon plus littérale que bien d'autres. L'un d'entre eux permet aux utilisateurs d'annoter les cartes officielles de l'espace public qu'ils explorent. Amorcé à Londres, Urban Tapestries est une plate-forme de logiciel qui permet aux membres du public de contribuer au partage des connaissances par l'intermédiaire de la technologie mobile et les systèmes d'information géographique. En mettant à la disposition de tous une "carte officielle" et en autorisant chacun à la corriger ou à l'éditer selon ses propres expériences et opinions, ce projet est une alternative à la carte institutionnelle dont il signale en même temps le caractère erroné et incomplet.

En Espagne, le projet Rixome cherche aussi à permettre l'annotation de l'espace public. Rixome peut fonctionner sur divers dispositifs mobiles y compris les ordinateurs portables, les PDAs et les téléphones cellulaires sur lesquels l'utilisateur peut prendre connaissance de ce qui a été affiché par d'autres. Comme [murmur], Rixome dévoile les détails secrets et privés d'un lieu; et, comme Urban Tapestries, il permet à quiconque d'être un auteur non censuré du document. Il s'agit là d'un autre exemple de projet où le détournement, sert à mettre en question la validité de la "carte officielle".

À New York, un charmant personnage animé de couleur orange invite les passants à essayer PDPal et à rédiger leur propre ville. Avant tout un outil d'enregistrement des expériences personnelles dans les espaces publics, PDPal ("votre GPS affectif "), permet aux utilisateurs de télécharger une carte "officielle "du quartier de Times Square sur leur PDA. Ensuite, grâce à la trousse à outils fournie avec la carte, ceux-ci peuvent se tracer un itinéraire dans le quartier en prenant note des détails qui attirent leur regard. Certaines de ces cartes ainsi créées ont été diffusées à la 59e minute de chaque heure sur l'écran Astrovision de Panasonic à Times Square. PDPal affiche les détails de la vie quotidienne qui n'ont pas leur place, ou sont refusés, sur les cartes et images officielles, l'individu devenant ainsi l'auteur de la carte non officielle.

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Les projets examinés ci-dessus s'appuient tous à leur façon sur les raisons d'être et les techniques de la psychogéographie pour contrer - ou du moins souligner - les failles de la perspective institutionnelle sur les villes. L'une des réalisations récentes de la psychogéographie est d'avoir redéfini la relation que les gens ont avec les lieux : c'est également ce que font les trois principales composantes de cette exposition de manière subtile et diverse. Les trois projets, Every Bus Stop in Surrey, BC, Townsend Retraced et One Block Radius, reprennent ces principes et vont encore plus loin : chaque lieu est essentiellement "cartographié "de manière exhaustive et complète bien que toujours subjective. Se servant de la fonctionnalité multidimensionnelle du Web pour repenser le concept de la carte, ils proposent des alternatives nuancées, complexes et parfois contradictoires à la version officielle de la ville - tout en mettant en cause la notion même d'une version officielle unique

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Située à environ 30 minutes de Vancouver en C.-B., Surrey est une nouvelle banlieue de plus de 400 000 habitants, de basse densité et très étalée dont le développement est dû à l'automobile. L'artiste Sylvia Grace Borda a très bien traduit l'impression de vide que donnent les dimensions de Surrey dans son projet d'archivage, Every Bus Stop in Surrey, BC.

Every Bus Stop in Surrey est particulièrement psychogéographique dans sa façon de guider le spectateur le long d'un trajet aléatoire dans les espaces secrets de la ville. Il évoque ainsi les Passagen-Werk, de Walter Benjamin, connu en français sous le nom Le Projet des Arcades. Recueil impressionnant de notes sur le Paris du 19e siècle, ce projet contient les observations personnelles de Benjamin ainsi qu'une pléthore de citations historiques qui permettent au lecteur d'explorer Paris comme l'avait fait Benjamin. En présentant une abondance de détails de la vie quotidienne, de la petite histoire et des coins et recoins de la ville, Le Projet des Arcades dépeint un Paris bien différent du Paris "officiel". De la même façon le Surrey de Every Bus Stop dépeint la ville que nous pourrions voir si nous la visitions nous-mêmes.

Au niveau conceptuel, l'œuvre de Borda évoque l'artiste Californien des années 1960 Ed Ruscha et, notamment, l'œuvre Every Building on Sunset Strip. Bien que Borda admette le lien, elle associe sa pratique aux photographes parisiens du 19e siècle Charles Marville et Eugene Atget. Elle fait correspondre son document sur la collectivité agricole disparaissante de Surrey au Paris en évolution d'Atget : "J'ai trouvé une série de photos qu'Atget avait prises dans le 13e arrondissement, de canaux et petits jardins, et ces images ont une grande similarité à des œuvres que j'ai moi-même produites à Surrey. En effet, des pièces produites aux environs de la 176e rue décrivent aussi des canaux, des fossés et des jardins qui semblaient tous menacés par le développement de logements urbains". Le Surrey de Borda était comme le Paris de Marville et Atget à cette époque, en raison de sa précarité et Borda assumait un rôle semblable au leur dans sa tentative de le documenter avant qu'il ne soit absorbé par la machine du progrès.

Il y a pourtant une différence notable : les photographes professionnels Marville et Atget avaient photographié les quartiers de la ville à la demande de la Ville de Paris à des fins d'archives. Borda, d'elle même et sans commandite, enregistrait la ville à des fins personnelles. Nous pouvons imaginer qu'une version du projet de Surrey à la demande de la municipalité ne se concentrerait pas sur les arrêts d'autobus comme cadre d'une discussion sur la croissance de la ville, mais porterait plutôt sur de belles photos des nouveaux autobus modernes qui les desservent, leurs sièges douillets et leurs conducteurs courtois, leurs nombreux passagers affairés - tout comme les images que l'on trouve sur de nombreux sites Web officiels des commissions des transports en commun à travers le monde. Un document institutionnel de ce genre porterait sur les nouveaux bâtiments et le développement de Surrey et non sur les longs écarts solitaires d'un arrêt à l'autre. L'œuvre de Borda subvertit la perspective institutionnelle par le simple choix ironique de son sujet : elle utilise l'infrastructure de la ville pour tracer une carte plus profonde et humaine que celle qui serait tracée par la Ville elle-même.

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Les artistes responsables du Townsend Retraced, un projet de remaniement cartographique compliqué, demandent, "Que se passerait-il s'ils construisaient une ville et personne ne venait l'habiter? ". Le réseau de transport dans Every Bus Stop in Surrey, BC de Borda attend un grand nombre de passagers, en supposant que la ville en croissance rapide prendra de l'essor et l'utilisera à pleine capacité. Mais Townsend en Ontario est une ville planifiée qui pourrait attendre à jamais que sa population arrive. Il est bien rare que toute une infrastructure urbaine soit construite pour une population future supposée. Pourtant, au milieu des années 1970, le gouvernement provincial de l'Ontario a réagi face à un fort développement industriel le long des rives du lac Érié en planifiant une nouvelle ville dans la région de Townsend.

Un peu comme Borda s'était inspirée pour son projet de la carte officielle des itinéraires d'autobus à Surrey, les artistes de Townsend Retraced  furent guidés par un plan d'implantation "trouvé "dans Townsend Traces, un livre publié par le ministère de la Culture de l'Ontario. Ce plan identifiait les bâtiments et les sites d'intérêt historique qui existaient en 1976 (documentés dans les archives avant d'être modifiés ou démolis au début des travaux de construction de la ville) et a servi de référence aux documents photographiques de Stephan Rose, aux œuvres sonores de Hillary Martin et à la collection de documents, matériaux, articles et objets de musée associés de Laura Cunningham. Sur le site Web de Townsend Retraced  la carte gouvernementale sert d'interface entre les divers éléments, permettant à l'utilisateur de faire des comparaisons et établir des rapports entre la représentation graphique de l'espace et les documents sonores et visuels. La version institutionnelle de la carte paraît vide et ordinaire; ce vide, juxtaposé à la vaste documentation des particularités de la vie à cet endroit, donne une bonne idée de la portée et de l'ampleur de l'échec du plan utopique. En prenant comme point de départ la carte gouvernementale et posant le rêve non réalisé aux côtés de la réalité vide ou ruinée, Townsend Retraced s'avère être une critique acérée du document original et de l'idéologie sur laquelle il est fondé. Là encore, la technique du détournement sert à prononcer un jugement cinglant à l'encontre d'un plan gouvernemental, qui n'aurait pas pu être aussi cinglant sans l'usage du plan lui-même. Dans ce cas, le document institutionnel raconte son propre échec.

Aujourd'hui la population de Townsend s'élève à près de 1 100 habitants, à peine un pour cent de la population imaginée. Les citoyens vivent tous parmi les ruines (imaginées ou non réalisées) d'un plan utopique : une petite ville parsemée d'indications discrètes de ce qui aurait pu être. Pourquoi de si grands bâtiments pour une si petite collectivité? Pourquoi certaines routes n'aboutissent nulle part? Cependant, rien de cela ne figure sur les cartes officielles de la région - de toute évidence, les cartes ne racontent pas toute l'histoire. Townswend Retraced remplit les blancs nécessaires pour raconter l'histoire de cette utopie, en comblant les espaces vides entre les concessions rurales avec des fragments sonores, des documents et objets trouvés, des poèmes et photos (actuelles ou du passé) qui illustrent tout ce qui est occulté par la version officielle.

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Every Bus Stop in Surrey, BC et Townsend Retraced prennent de vastes zones géographiques de ce qui semblerait être des espaces vides et leurs attribuent un sens autre. Les projets cartographiques des artistes sont généralement le résultat d'une errance ou d'une "dérive "par rapport aux schémas de la vie quotidienne et ce sont ces dérives psychogéographiques qui mènent à une meilleure compréhension de cette vie quotidienne. Contrairement à ces deux projets qui s'inscrivent dans des banlieues ou zones rurales tributaires de l'automobile, One Block Radius, documentaire psychogéographique sur le Web des artistes de Brooklyn Christina Ray et Dave Mandl explore les multiples facettes d'un microcosme urbain à travers un seul pâté de maisons dans le quartier du Lower East Side de Manhattan. Ce pâté de maisons devait être le site du nouveau Musée d'art contemporain. Le nouveau musée, conscient de son rôle dans la revitalisation du quartier pittoresque du Bowery, a demandé à Ray et Mandl de créer une œuvre qui permette simultanément d'archiver l'espace urbain, tel qu'il était et tel qu'il est aujourd'hui, et d'enregistrer les réactions subjectives et complexes que suscitent l'installation du nouveau musée et l'embourgeoisement qui en découle dans le quartier. Comme pour Townsend, Every Bus Stop, [murmur] ou certains des autres projets cités, il n'existe ni approche linéaire ni prescription pour aborder cette œuvre. Tandis qu'un document institutionnel tente d'établir sans ambigueté que "Les choses sont ainsi ", des artistes comme Ray et Mandl montrent que les expériences sont beaucoup plus compliquées et qu'avec cet interface, l'utilisateur ou le spectateur a beaucoup de marge de manœuvre.

One Block Radius offre un cadre à la diversité urbaine et à l'histoire dans un coin de la ville qui, en raison de son passé sordide et de son état actuel de détérioration, pourrait facilement disparaître sans aucune reconnaissance officielle ou sans documentation de son caractère physique et social particulier. La préservation civique architecturale ou "patrimoniale "a tendance à négliger, même à éviter les endroits délabrés, louches ou marginalisés, de sorte que ces espaces urbains marginaux doivent être cartographiés "subjectivement" par le biais de l'art, de la littérature ou d'initiatives personnelles. Le livre de Samuel R. Delany Times Square Red, Times Square Blue défend la cause de ce qu'il appelle les espaces démocratiques des cabarets burlesques et des cinémas de pornographie d'un Times Square non encore Disneyfié. Ce paysage psychologique autrefois hétérogène finit par être démoli au nom de la sécurité, des valeurs familiales, du tourisme et du consumérisme. Bien qu'il est peu certain que le quartier du Bowery sera complètement métamorphosé comme l'a été Times Square, le rôle du nouveau Musée d'art contemporain dans la transformation socio-économique du quartier est indéniable. Avec la hausse rapide de la valeur de l'immobilier, il semble approprié que le seul endroit abordable pour tenir compte de l'essence de ce petit pâté de maisons irrégulier, et de le préserver tel qu'il est aujourd'hui, est dans la ville virtuelle du Web. Et bien que le Web soit un endroit idéal pour archiver ce matériel, il ne peut jamais, comme tout autre archive, donner la pleine mesure de ce qui a été perdu. Ce qu'il peut faire c'est de préserver autant d'éléments de ce pâté de maisons que possible et servir d'alternative détaillée à la carte ou à la photo officielle antiseptique.

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Les trois principaux projets sur lesquels porte cette discussion sont des exemples du genre de documents de remplacement qui peuvent se matérialiser lorsqu'un artiste met en question le "document officiel". Une carte gouvernementale qui semblerait quelconque peut donner naissance à des histoires riches, pleines de nuances, torturées et élaborées. Tous les projets et initiatives examinés ici tendent vers un même objectif en s'appuyant sur les principes et techniques de la pratique psychogéographique. En abordant la ville à un vitesse différente, d'un niveau différent ou tout simplement avec une curiosité nouvelle et sans préjugé, ils cartographient et imaginent un lieu qui est plus complexe et plus personnel que le lieu décrit dans les documents institutionnels. Ces artistes se rendent compte qu'il ne peut pas exister de véritable "histoire officielle" et que nous ne trouverons jamais un carte qui raconte toute la vérité. C'est pourquoi ils proposent une myriades d'autres possibilités, toutes subjectives, toutes débordant de détails personnels, dans la tentative d'établir une nouvelle cartographie de la ville.

Cette image est une carte algorithmique montrant un itinéraire de promenade psychogéographique. Cette carte est composée d'une série de lignes jaunes, certaines qui se recoupent, avec des flèches indiquant les sites d'intérêt identifiés par des lettres.

Wilfried Hou Je Bek
Psychogeogram (a Jigsaw Walk), 2003

Ceci est une photo d'écran du site Web d'un blogueur photo. C'est un plan en contre-plongée d'un bâtiment et d'une sculpture, avec un oiseau qui vole dans le ciel au-dessus. On est devant la gare Union Station à Toronto, un site touristique populaire, mais vu d'un angle qui n'aurait pu être pris qu'en marchant et d'en bas.

Sam Javanrouh
Screen Shot from photoblog: Daily Dose of Imagery, 2005

Autres images :

L'image représentée ici est un espace que vous ne trouveriez pas sur n'importe quelle carte du gouvernement ou dans une brochure touristique. « Quelque part autour des rues Yonge et Wellesley au centre-ville de Toronto » représente un espace urbain dans une ruelle. Il y a sofa vert sous un escalier de secours à côté d'un mur de briques.
Écriteau 'Murmur' à côté d'un homme avec un téléphone cellulaire

[murmur]

Choisssez l'une des œuvres suivantes.

Urban Tapestries, présentée à Londres en Angleterre, est une plate-forme de participation du public et de partage de connaissances par le biais de la technologie mobile et les systèmes d'information géographique comme option de remplacement à la carte institutionnelle. Le projet permettait aux utilisateurs d'annoter les cartes officielles et les espaces publics pendant qu'ils les exploraient. L'image représentée ici est une photo d'écran d'un assistant numérique (PDA) sur lequel est superposée une carte urbaine avec des vecteurs abstraits sur l'écran.

Urban Tapestries
Screen Shot 1, 2003-2004

Autres images :

L'image ici est une photo d'écran du site Web d'Urban Tapestries, qui comprend une liste d'auteurs et un visualiseur cartographique sur la droite. Cette image est d'une carte urbaine recouverte de points reliés par des lignes provenant du site Web d'Urban Tapestries.
Rixome est un projet dont le but est de permettre aux gens d'annoter les espaces publics. Il fonctionne sur divers dispositifs portables, tels que les ordinateurs portatifs, les assistants numériques ou les téléphones cellulaires. Il permet aux utilisateurs de voir des articles affichés par d'autres. Dans cette photo d'écran du site Web, des bâtiments et le ciel sont recouverts de commentaires en espagnol en espace réel.

Rixome
Screen Shot 1, 2002-2006

Autres images :

Dans cette seconde photo d'écran de Rixome, des silhouettes de bâtiments sur un ciel bleu sont recouvertes de commentaires en espagnol en espace réel.
PdPal permettait aux gens de télécharger une simple carte « officielle » du quartier de Times Square sur leur assistant numérique. Puis, en utilisant la « trousse d'outils » qui accompagnait la carte, les utilisateurs pouvaient dessiner leur itinéraire dans le quartier, prenant note des détails qui attiraient leur attention. Beaucoup de celles-ci étaient diffusées sur le tableau d'affichage Panasonic Astrovision à Times Square. PDPal appréciait les détails de la vie quotidienne qui ne figuraient pas sur les cartes et les images officielles, permettant aux individus d'être les auteurs de la carte non officielle. L'image représentée ici est d'un assistant numérique avec sur l'écran une carte parsemée d'icônes.

PDPal
Screen Shot 1, 2003

Autres images :

Cette image est du panneau d'information PdPal situé dans un bar/restaurant. L'écran de l'interface Web de PdPal est présenté avec le petit personnage animé orange de PDPal.
Cette photo d'écran est d'un arrêt d'autobus à la 104e avenue à Surrey du site « Every Bus Stop in Surrey ». On y voit un banc avec une publicité pour Re/Max. En utilisant les cartes officielles comme point de départ du projet, les artistes révèlent les zones qui seraient exclues de la carte, en mettant l'accent sur les longs écarts isolés entre le développement et la croissance.

Every Bus Stop in Surrey
Screen Shot 1, 2004

Autres images :

Ceci est une photo d'écran du site Web « Every Bus Stop in Surrey ». L'arrêt d'autobus représenté ici est situé devant l'entreprise UHAUL sur la route Barnston. « Every Bus Stop in Surrey » représente le système de transport public dans une vaste banlieue de Vancouver en pleine transition. Cette zone urbaine de basse densité, qui doit son développement à l'automobile, est représentée par les itinéraires d'autobus qui longent des espaces vides et isolés. Cette première image est une photo d'écran du site Web. Elle montre un arrêt d'autobus dans un quartier résidentiel, à côté d'une voie d'accès au garage et des poubelles sorties pour le ramassage.
Cette photo est d'un panneau publicitaire sur l'immobilier à Townsend planté dans un champ, qui dit « Townsend : Conçue pour satisfaire vos besoins ». Cette communauté urbaine utopique qui ne s'est jamais réalisée est représentée dans ce projet au moyen de cartes et d'archives gouvernementales comme points d'entrée au terrain irrationnel des endroits qu'elles représentent.

Townsend Retraced
Screen Shot 1, 2005

Autres images :

Townsend, une communauté au bord du lac Érié en Ontario, représente une collectivité planifiée pendant les années 1970 qui n'a pas été réalisée. Ses frontières sont ici montrées sur une carte, une partie d'une photo d'écran du site Web avec des liens et des photos. Townsend est aujourd'hui une petite communauté agricole qui avait été construite sur la spéculation d'une supposée population future. Ici, nous voyons une photo d'écran du site Web qui montre une course aux oies à une foire locale.
« One Block Radius », était une étude approfondie d'un pâté de maisons de la géographie sociale de New York, transférée du physique au virtuel. Les cartes toutes faites servaient de contrepoints conceptuels aux cartes institutionnelles originales. Cette photo d'écran du site Web montre la table des matières, une carte du quartier et une photo « Cross with dumpster ». Elle montre les aspects misérables, désordonnés ou marginalisés qui sont omis sur les cartes et dans les archives institutionnelles.

One Block Radius
Screen Shot 1, 2004

Autres images :

Cette photo d'écran du site « One Block Radius » montre  une « Bouteille de Budweiser et une écorce d'orange ». Cette photo en gros plan d'une bouteille de bière dans un sac de papier sur le trottoir, examine les nombreuses couches d'un microcosme urbain limité au périmètre d'un seul pâté de maisons dans le quartier Lower East Side de Manhattan. Cette dernière photo d'écran du site « One Block Radius » montre une croix blanche pendue sur un mur de bois d'un vilain vert recouvert de graffitis.
Ce collage de photos de tous les bâtiments du 'Sunset Strip' est une vue panoramique d'un quartier spécifique, auquel 'Every Bus Stop in Surrey' de Borda est relié conceptuellement. Le long du haut de l'image il y a des photos de bâtiments, de voitures et de croisements. L'image continue à l'envers le long du bas de l'image.

Ed Ruscha
Every Building on the Sunset Strip, 1966

Cette image montre un taxi dans un tunnel avec un écran Teletaxi passant une vidéo.

Teletaxi
2005

Autres images :

Cette image montre l'arrière d'un taxi dans lequel l'écran Teletaxi passe une vidéo. Alors que le taxi se déplace dans la ville, un récepteur GPS fixé à l'ordinateur faisait s'afficher sur l'écran des œuvres d'art médiatique spécifiques au lieu. Vidéo Colour Line de Camille Turner Teletaxi, un projet mobile spécifique au lieu où il se trouve présenté à Montréal et à Toronto, permettait aux passagers d'un taxi de voir des œuvres d'art géo-spécifiques sur un écran tactile. L'image ici montre l'ordinateur à écran tactile avec l'image d'une carte urbaine.
Dans cette photo historique d'une rue de Paris, Borda relie sa pratique à l'œuvre de ce photographe du 19e siècle. Cependant, contrairement à Borda, Marville avait été engagé pour photographier la ville pour les registres historiques. Cette photo est un vieille image sépia d'une rue pavée et d'un mur de pierre dans un marché aux chevaux.

Charles Marville
Horse Market, 1971

Borda associe également sa pratique au travail d'Atget, un autre Parisien à qui on avait demandé de prendre des photos de Paris. Comme Atget, Borda  se voit documenter les environs où elle se trouve avant qu'ils ne soient changés par le temps et le progrès. L'image historique représentée ici est d'un coin de rue à Paris avec l'ancienne Faculté de médecine d'un côté et un magasin de vins de l'autre.

Eugene Atget
The Old School of Medicine, Rue De La Bucherie, 1898

Dans cette carte alternative du monde, Buckminster Fuller offre une alternative au concept même de la carte institutionnelle. Une carte du globe est projetée sur la surface d'un polyèdre. Elle n'a pas de haut et de bas et n'est pas une représentation traditionnelle du globe.

Buckminster Fuller
Dymaxion Map

Autres images :

Cette carte en noir et blanc a toutes les marques de la cartographie traditionnelle. Elle montre les lignes de latitude et de longitude et tous les continents. Cependant, cette carte du globe a été ajustée en fonction de la masse terrestre plutôt que de la forme. Carte du globe montrant la hiérarchie urbaine et les zones périphériques du système mondial